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L’Évangile selon Pullman

1 décembre 2010

This is the story of Jesus and his brother Christ, of how they were born, of how they lived and of how one of them died. The death of the other is not part of the story¹.

Ainsi commence le nouveau roman de Philip « Mon idole » Pullman. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois vous dire que ce monsieur a eu sur moi une influence immense : À la croisée des mondes est un des livres qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui ; je ne verrais pas le monde avec les mêmes yeux sans lui. Alors forcément, j’ai du mal à être objective, et je serais curieuse d’avoir un avis neutre sur ce livre. J’aimerais bien avoir un avis de chrétien aussi, parce que je n’ai pas la moindre idée de l’effet que peut avoir cette histoire sur quelqu’un qui croit en Dieu.

Car c’est une histoire. C’est écrit en gros sur la quatrième de couverture. Ce qui n’a pas empêché une bonne vieille levée de boucliers fondamentalistes contre ce roman, publié dans une collection qui s’appelle « Mythes ». Déjà, en général, les croyants n’aiment pas trop trop qu’on traite leur foi de mythe – ce que je peux concevoir. Et c’est vrai que Philip Pullman a une dent contre l’Église. Après avoir déjà abordé le sujet [lire: tapé dessus joyeusement] dans À la croisée des mondes (raison pour laquelle la suite de La Boussole d’or ne sera sûrement jamais produite, soyons réalistes, et puis d’ailleurs on peut s’en passer), il remet ça.
Et cette fois, il nous parle de Jésus. Cash pistache. Mais il ne prétend aucunement raconter la véritable histoire de Jésus Christ. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit.

L’intrigue, pas besoin d’avoir lu les Évangiles ni appris par cœur La vie de Brian pour la connaître, et quasiment tout y est. Le style est d’une limpidité envoûtante, le récit est divisé en chapitres courts, la narration se déroule presque en versets. Dans mon édition, le titre courant est en rouge, comme dans les bibles médiévales – c’est hyper classe. Il serait facile de lire ce livre d’une traite, mais ça n’aurait pas grand intérêt. Chaque fois qu’on le referme, des questions surgissent : quelle est valeur du repentir ? Qu’est-ce que la foi ? Comment faire le bien ? Je vous en passe et des meilleures…
Et l’auteur est bien trop intelligent pour nous donner des réponses toutes faites. (J’aurais vraiment bien envie de lancer « Va te rhabiller, Dan Brown » mais comme je n’ai lu aucun de ses livres, je vais m’abstenir. On peut être super snob et avoir un minimum d’honnêteté intellectuelle, je crois.)

Andrea Mantegna, La Prière au jardin des oliviers. Vers 1453-1454, Londres, National Gallery.

En effet, ce livre est loin d’être une croisade athée et anticléricale. Je ne pense pas que Pullman ait du mépris pour les croyants. Il nous invite tous à réfléchir au sens de nos actions, à nous poser des questions salutaires sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure, sans accepter aveuglément les réponses toutes faites ni avoir peur du doute qu’une telle attitude ne manquera pas de provoquer. C’est Pullman qui m’a appris, à l’époque où j’en ai eu le plus besoin, que le doute est une composante essentielle de l’humanité, douloureuse, certes, mais merveilleuse aussi, car sans le doute, il n’y aurait pas de libre arbitre. J’envisage sérieusement de lui écrire un jour pour le remercier de cette révélation.

Je pourrai disserter à l’infini. D’ailleurs, je l’ai fait : des pages et des pages de griffonnages enfiévrés, de questionnements émerveillés et de tâtonnements métaphysiques. Les reproduire ici n’aurait aucun sens, à vous de lire ce livre.

‘… If they ask for food, you could give them a stone and it would become bread! Think of the starving, think of the misery of famine, think of the bitterness of poverty and the dread of a poor harvest! And you need food just as the poor do. If you’re to do the work that God obviously wants you to do, you can’t do it hungry.’
‘It didn’t occur to you to bring me a loaf yourself, I notice. That would have been more use than a sermon.’

Outre cette dimension philosophique, The Good Man Jesus… est aussi une réflexion sur ce qu’est une histoire, comment elle naît. « This is a story » n’est pas un avertissement, en réalité : c’est une promesse. Et c’est sans doute un des aspects qui justifie le mieux l’artifice des deux frères : on ne peut pas vraiment considérer que l’un est meilleur que l’autre, malgré le titre (enfin, si, un peu, mais c’est plus nuancé). Ce n’est pas ça qui compte. La confrontation de leurs points de vue fait naître plein de questions, certes ; elle représente notre propre dualité. Mais surtout l’un agit et l’autre raconte. L’un incarne l’Histoire (history) et l’autre la vérité. La vérité, c’est ce qui s’impose à l’écrivain, ce qui engendre la mécanique narrative pour faire passer un message qui transcende les faits. L’histoire (story), c’est le pouvoir suprême : ce n’est pas parce qu’il est mort sur la croix avant de ressusciter que Jésus est devenu le Messie, c’est parce que Luc, Jean et les autres l’ont raconté.
Et c’est pour démontrer le pouvoir absolu de la littérature, du conte au sens le plus large possible, que Philip Pullman a choisi de nous raconter une version possible du meilleur exemple qui soit, de l’histoire sur laquelle repose la pensée occidentale.

Bref, si vous lisez l’anglais, je vous conseille vivement de lire ce livre. Sinon, vous avez le choix entre attendre un peu et (re)lire À la croisée des mondes. Et n’oubliez pas d’ouvrir votre calendrier de l’Avent : à partir d’aujourd’hui, c’est légal.

Notes :

1. « Voici l’histoire de Jésus et de son frère Christ, l’histoire de leur naissance, de leur vie et de la mort de l’un d’eux. La mort de l’autre ne fait pas partie de l’histoire. » Traduction de votre servante. La suite du premier chapitre ici (et c’est légal). 

• The Good Man Jesus and the Scoundrel Christ, de Philip Pullman, Canongate, 2010.

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5 commentaires leave one →
  1. 1 décembre 2010 10:09

    Tu pourras me le prêter, dis ?

  2. Lien Rag permalink*
    1 décembre 2010 15:30

    Grilled cheesus ?
    dsl, je suis un peu intoxiqué en ce moment…

    • 2 décembre 2010 23:19

      Je vois ça, oui… J’en suis pantoise.

      Et oui, Lib, je te le prêterai. Je sais pas quand, mais je suis sûre qu’on va finir par s’arranger. Et je me souviens que j’ai toujours des bijoux à toi. Et un livre à Makuchu.

      • 2 décembre 2010 23:59

        Pas d’inquiétude, j’ai pas beaucoup de temps en ce moment de toute façon, je l’apprécierai sans doute mieux si je le lis au calme !

  3. 20 décembre 2010 10:35

    Je viens de le finir : merci, Syracuse !
    Alors déjà, c’est merveilleusement écrit, d’une part.
    J’ai été très sensible à cette idée que l’histoire ne devient Histoire qu’à partir du moment où quelqu’un prend la peine de la consigner qu’elle devient également Vérité. Et que la Vérité n’est pas forcément la réalité, mais l’esprit de la réalité.
    Et plein d’autre choses… mais comme ça se lit assez vite, finalement, je pense que je vais juste le relire avant de le rendre à Syracuse, en fait. En plus, lire un bouquin sur Jésus 5 jours avant Noël, c’est assez approprié, finalement…

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