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Dans la foule – le poids des mots de Laurent Mauvignier

21 juillet 2010

Heysel, mai 1985.

Pour beaucoup, ces mots ont une signification bien lourde… je n’en avais jamais entendu parler, je ne savais pas ce qu’était Heysel, ni ce qui s’y était passé ce 29 mai 1985. Jusqu’à ce que l’on m’offre le livre de Laurent Mauvignier, Dans la foule. De Mauvignier, je connaissais déjà Loin d’eux, un court roman que j’ai vu interprété sur scène par Rodolphe Dana à la Ferme du Buisson.

À la lecture de Dans la foule, j’ai appris ce qui s’est passé au stade d’Heysel, à Bruxelles, au mois de mai 1985, et j’ai également compris que Laurent Mauvignier était l’un des plus grands écrivains français contemporains.

Au fond, ça n’est pas le football qui intéresse vraiment Laurent Mauvignier. Il en parle si peu, parce que ce sont les gens qui sont au cœur de son roman. Jeff et Tonino, deux jeunes garçons, un Breton et un mi Français, mi Italiens, débarqués à Bruxelles à l’arrache pour assister à la finale de la Ligue des Champions entre Liverpool et la Juventus de Turin. Geoff et ses frères, venus tout droit de Liverpool pour soutenir son équipe. Francesco et Tana, deux Italiens en voyage de noces. Gabriel et Virginie, un couple de Bruxellois émerveillés à l’idée que leur ville participe à la fête.

Il y aura soixante mille visage crispés et tendus dans le stade, et des millions de gens pour regarder devant leur poste de télévision les mêmes soixante mille visages agrippés, courant derrière le ballon, des visages chahutés par le moindre revers et la plus petite surprise, cahotant, trébuchant avec le ballon. Des millions de prières à travers toute l’Europe. Et de partout, ce silence où couvent les cris les plus furieux : tout attendre des joueurs, un arbitre à redouter et sur qui se défouler en toute mauvaise foi. Des millions de gens dans leurs voitures ; des routiers dans leur camion alors que dans les hôpitaux, les oreilles collées aux transistors, les malades en pyjama et en robe de chambre se réveilleront vifs, haletants, surexcités comme des diables, les vieux et les agonisants presque ressuscités au moment de cracher un caillot de sang en hurlant Vive la reine ! – et les aveugles, dans le noir où ils vivent, s’imaginant la course plus belle encore, les seuls peut-être à s’émouvoir et à s’impatienter en écoutant la radio, sans avoir à chercher désespérément un poste de télévision.

La force de Mauvignier, c’est ça. La sobriété d’une grammaire qui ne cherche pas à en faire trop, mais qui sait dire l’atmosphère, l’ambiance, le ressenti des émotions. Un vocabulaire riche sans être emprunté, qui puise dans l’anodin de la banalité la puissance bouleversante de ce qui ne peut être que décrit, sans jamais sombrer dans l’extrême de l’analyse trop fouillée. Les personnages, les situations, sont livrés nus, sans fard, sans plus pouvoir se dissimuler, ce qui est d’autant plus fort lorsque l’on place son intrigue au cœur d’une tragédie. Et par n’importe quelle tragédie : un drame très proche de nous, qui est resté dans les mémoires collectives (même ma mère, qui n’y connaît rien au foot, se rappelait le Heysel, c’est pour dire !), et qui a touché des quidams anodins.

De cette masse d’inconnus, Mauvignier a tiré ses personnages, mêlant fiction des situations et réalité des sentiments. Et ces personnages sont ce qui survit du drame, qui se termine bien avant la fin du livre. Le récit de l’émeute, de l’effondrement du mur et de la commotion qui s’en ensuit est d’une force rare, parce que le point de vue se situe dans la foule – le roman, choral, fait parler tour à tour les acteurs de l’événement, se plaçant ainsi au plus près de ce qu’ont vécu les victimes. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Doucement, sans avoir l’air d’y toucher, en laissant la parole aux personnages, Mauvignier dissèque les conséquences de ce drame sur les vies de chacun, sur leur avenir, sur ce qu’ils deviennent après s’en être tirés, plus ou moins amochés.

Et finalement, toutes ces voix qui composent le roman, finissent par nous hanter. Jeff et ses incertitudes, Tana l’écorchée, Geoff le désemparé, persuadé de ne pas correspondre à son entourage de hooligans. Des voix apeurées, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive, et qui rendent si intime cette tragédie diffusée sur tous les écrans d’Europe.

Un roman poignant, certes loin d’avoir la légèreté que l’on pourrait rechercher pendant ces vacances… mais un roman si bien écrit qu’il serait dommage de passer à côté.

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8 commentaires leave one →
  1. 21 juillet 2010 07:14

    Tout le monde se souvient de ce terrible drame, et tant d’autres sont arrivés après…Enfin merci pour ton article qui donne réellement envie de lire ce livre.

    • Lien Rag permalink*
      21 juillet 2010 08:02

      J’ai envie de dire qu’on s’en fout… Terrible drame, faut pas déconner non plus… Tu as ce que tu mérites.
      Quand tu vas dans une manif extrémiste, tu connais les risques, quand tu vas voir alain soral en dédicace, tu connais les risques, bah là c’est pareil, faut pas se plaindre après coup, fallait réfléchir avant…

      Mais ce commentaire fait juste référence au « terrible drame », je ne fais aucun commentire sur le livre.

      • 21 juillet 2010 08:31

        Je ne suis pas d’accord avec ton analyse.

        Tout ceci se passe en 1985, d’une part, avant que le principe du hooliganisme (culture de violence née en Angleterre, la culture de football « ultra » italienne est complètement différente, on brandit des banderoles et on chante mais on ne se tape pas dessus) ne soit connu en Europe continentale. A l’époque où on pouvait aller au stade en famille sans rien risquer.

        C’est montré dans le livre : comment des gens qui avaient juste envie de passer un après-midi sympa, au stade, en famille, se sont retrouvés écrasés contre ce mur qui a fini par s’effondrer (le stade était tout sauf aux normes de sécurité), parce que les hooligans de Liverpool ont chargé, comme ils en avaient l’habitude dans leur pays. Cela témoigne :
        – d’un manque flagrant de sécurité de la part de la police belge
        – d’une grave erreur des autorités du football, qui n’ont pas prévenu que les hooligans de Liverpool seraient dangereux
        – d’avoir mis les spectateurs neutres en tampon entre la tribune anglais et la tribune italienne sans protection

        Les barbares là-dedans sont les hools, je te l’accorde. Mais je trouve scandaleux de penser que les gens qui se sont retrouvés dans la bousculade l’aient bien mérité, comme tu le dis. C’est leur manquer de respect. En 1985, aller au stade n’était pas synonyme de faire quelque chose de dangereux, tout du moins pas en Belgique.

      • Lien Rag permalink*
        21 juillet 2010 09:35

        OK, ton argument est tout à fait valable et met fin à ce débat en ta faveur.

        Pourquoi le foot crée de tels travers, pourquoi les autorités ne sont pas compétentes, et ces mêmes questions élargies à la société en général, sont d’autres questions que nous ne sommes (heureusement) ni en mesure de débattre, ni au bon endroit pour le faire.

      • 21 juillet 2010 09:39

        C’est la thèse de mon copain, on lui demandera autour d’un verre 😉

      • 21 juillet 2010 15:27

        Toujours extrémiste dans tes propos! Merci à Lib d’avoir « rabattu ton caquet »enfin je veux dire ta plume toujours prête à s’emflammer!

      • Lien Rag permalink*
        21 juillet 2010 16:28

        Enflammé, certes, mais fidèle à mes idées… Perso je me suis pas soudainement mis à défendre le foot après 50 ans de mépris (et j’ai pas finalement foutu mes gosses dans le privé) !

  2. 22 juillet 2010 06:32

    Je n’aime toujours pas le foot,je ne regarde pas les matches, je ne vais pas dans des stades , mais j’ai les idées assez larges pour  » laisser les autres faire ce qu’ils ont envie » et si possible en sécurité. J’aurai la même réaction ,face à 1 tel massacre ,qu’il se produise dans 1 concert de Saez ou des des Concerts fringants,dans 1 éboulement des catacombes , dans 1 ciné ou à 1 représentation théâtrale.Chacun est libre d’aimer ce qu’il veut , de faire ce qu’il veut et ce en sécurité.Ma réaction est peut être 1 privilège de l’âge….tu verras + tard! quand aux écoles privées….1basse vengeance certainement.

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