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Les Naufragés du Fol Espoir

28 juin 2010

Dans ma passion pour le théâtre, qui ne vous aura pas échappé, il y a plusieurs noms qui m’inspirent le plus grand respect, mais de manière un peu irrationnelle, parce que si j’en ai entendu parler, je n’ai jamais vraiment expérimenté, de manière directe, leur travail. L’un de ces noms est Peter Brook, j’espère aller voir Warum Warum très prochainement aux Bouffes du Nord pour voir son travail en vrai. Une autre de ces figures un peu mythiques dans mon panthéon personnel, c’est Ariane Mnouchkine. Molière, 1789, Tambours sur la digue, Le Dernier Caravansérail… J’en ai entendu parler maintes et maintes fois, mais je n’étais jamais allée au Théâtre du Soleil, qu’elle a fondé en 1970 à la Cartoucherie avec Philippe Léotard, et je n’avais jamais vu aucune de ses mises en scène. Depuis samedi après-midi, c’est chose faite, grâce à la création du spectacle Les Naufragés du Fol Espoir.

Par un après-midi chaud et ensoleillé de la fin du mois de juin, on se dit qu’on a peut-être mieux à faire que d’aller s’enferme quatre heures dans un théâtre… Mais on arrive à la Cartoucherie, et on ne regrette pas. Il fait beau, donc. Des cavaliers préparent leurs chevaux pour partir en balade. Des familles sont venues pique-niquer à l’ombre des arbres. Un escarpolette se balance mollement au-dessus de la pelouse un peu folle. Devant le Théâtre du Soleil, les spectateurs déjeunent tranquillement : il y a dans l’immense hall du théâtre, décoré d’après les œuvres de Jules Verne, une sorte de bar restaurant (qui ne prend pas la c

arte bleue, hélas, j’en ai eu pour ma dent creuse et à la fin du spectacle, j’avais bien les crocs…). Juste devant l’entrée, une montgolfière miniature oscille entre ciel et terre, face à un vendeur de limonade fraîche. Une fois son billet en main, on vous invite à vous diriger vers un plan de salle dessiné sur des panneaux. Des autocollants sont fixés sur chaque place, un employé du théâtre vous conseille la meilleure dans celles qu’il reste et colle l’autocollant sur le billet : vous voilà placé. A l’entrée du théâtre, une dame aux cheveux blancs retire le talon de votre billet, s’inquiète de savoir si les personnes âgées sont bien placées. Non, vous ne rêvez pas, il s’agit bien d’Ariane Mnouchkine elle-même. Elle est là pour chaque représentation, pour accueillir le public. Les ouvreurs et ouvreuses, en costumes d’époque, donnent le bras aux petites vieilles, vous souhaitent bon spectacle… C’est plus qu’un théâtre, c’est une petite communauté où chacun se sent à l’aise et où tout le monde est important. Sous les gradins, on aperçoit les loges, immense bazar chaleureux où s’affairent les comédiens. On nous prête des éventails en osier, même s’il ne fait pas si chaud que ça sous le toit du théâtre, comparé à la chaleur qu’il fait dehors. Le rideau se lève. La scène se révèle, immense. Le spectacle peut commencer.

Nous sommes en juin 1914. Une troupe de comédiens montée de bric et de broc réalise une série de petits films dans un grenier prêté par un patron de café, un petit Africain hyperactif passionné par cette étrangeinvention : le cinématographe. Le film ? Une histoire d’aventures extraordinaires inspirées d’un roman posthume de Jules Verne, qui mènera l’intrigue de l’Autriche à l’Angleterre avant de s’embarquer pour la Terre de Feu, le Cap Horn, terres mythiques et dangereuses. Une histoire de liberté et de trahison, d’utopie et de révolution, qui fait écho à la situation de l’Europe en ce mois de juin 1914, alors que la une de l’Humanité raconte un attentat à Sarajevo et que la tension monte au fur et à mesure des jours, même si ce n’est pas possible, il ne peut pas y avoir une guerre…

Incroyable mise en abyme de cette troupe du Théâtre du Soleil qui joue une troupe d’acteurs passionnés par la réalisation de ce film « politique », rythmé par les accords de l’Internationale. Tous les artifices, tous les effets spéciaux utilisés par le cinéma muet sont mis en scène. Au début, cela fait beaucoup rire, c’est d’ailleurs très drôle : il n’y a que deux personnages dans la scène, mais 30 comédiens sont sur le plateau : à lui de faire la neige artificielle en la balançant devant un énorme ventilo tenu à bout de bras par un autre, à elle d’agiter une mouette au bout d’un bâton devant la caméra, quatre autres secouent la bâche posée par terre en guise de banquise pour signifier la tempête, une comédienne suit le héros en agitant frénétiquement sa pèlerine pour qu’on ait l’impression que le vent s’y engouffre… Le tout accompagné par l’homme orchestre Jean-Jacques Lemêtre qui, côté cour sur le bord du plateau, crée la bande-son de cette fresque épique. Ajoutez à cela un choix de musiques symphoniques, et chaque scène est un tourbillon visuel, un magnifique tableau, comme seule sait les imaginer Ariane Mnouchkine. Et si les effets spéciaux bricolés de l’époque commencent par faire rire, le public, absorbé par l’histoire qui lui est racontée, finit par la suivre comme si elle était vraie, et ne rit presque plus, tout emporté par l’émotion de ces aventures.

Mnouchkine raconte ici son utopie, peut-être un peu simpliste par moment, pas vraiment innovante (cela va de Marx à Jaurès, et tous les symboles du socialisme sont évoqués – Internationale, L’Huma, Rousseau, le phalanstère…). Mais c’est du vrai, du fantastique théâtre. Du théâtre qui vous transporte, qui vous emmène avec lui pour vous faire vivre une aventure. C’est épique, c’est magique, c’est drôle et touchant. C’est un peu long sur la fin, peut-être, un peu répétitif par moment… mais ça respire tellement la générosité et la passion que ça donne envie de rester encore et encore. De revenir pour repérer tous les détails que l’on a pu que manquer, avec tout ce qui se passe sur scène. C’est enivrant.

C’était hier la dernière représentation – mais pas de panique, devant le succès de la pièce, le Théâtre du Soleil a décidé de la rejouer à partir de septembre. Ouf.

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