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Histoire d’O – Parce qu’il faut connaître ses classiques… (2/2)

14 juin 2010

Après le lumineux Emmanuelle (1959), ode à l’amour libre et plein, il convient de parler de l’autre monument féminin de la littérature érotique : sorti cinq ans plus tôt, il est beaucoup plus sombre, bien plus étrange, parfois dérangeant… Et pourtant il a au moins autant marqué la société française que son homologue franco-thaïlandais. Il s’agit bien entendu d’Histoire d’O de Pauline Réage.

— Histoire d’O —

L’œuvre

Il est difficile de présenter Histoire d’O, surtout après Emmanuelle, car si pour ce dernier, les différentes clefs de lecture vont de la simple fable érotique à une ode à la liberté, celles d’O partent d’une sexualité violente et descendent vers une plus grande noirceur. Alors dans un premier temps, le simple résumé :
O, dont on ne connaîtra jamais le nom complet, aime passionnément René. Pour lui, elle accepte de se faire enfermer au manoir de Roissy, où les femmes ne sont que des objets faits pour contenter un petit groupe d’hommes. Lorsqu’elle en sort, plus soumise que jamais à son homme, celui-ci lui présente celui qui l’a initié à ces pratiques : Sir Stephen. Toujours par amour pour René, O doit vivre avec Sir Stephen, et subir des tourments pires que ceux du manoir, dont le marquage au fer rouge. Mais une certaine passion va naître entre les deux.

Les adaptations

Just Jaeckin, surfant sur la vague Emmanuelle, réalisa en 1975, un an après son premier film, une adaptation d’Histoire d’O. Si Emmanuelle selon Jaeckin était le récit d’une ingénue un peu gentille (nunuche), le glissement n’était pas trop grave. Pour ce second film, Jaeckin nous fait passer Histoire d’O pour une gentille histoire un peu épicée ; là, c’est carrément un demi-tour qu’il fait faire à l’œuvre. Soit Jaeckin a été plus intelligent que la moyenne et il a vu l’histoire d’amour fort sous-jacent au récit, et a décidé de l’appuyer fortement grâce à un côté mièvre… soit il a surfé sur la vague de son premier film et a décidé d’adapter gentiment un autre gros classique, quitte à le vider de sa substance. Par exemple, O s’éprend de son gardien de cellule, et ils finissent par s’étreindre dans une scène digne des productions Harlequin. Dans mes souvenirs, le film s’arrêtait à la sortie de Roissy, mais apparemment, il reprend plus ou moins toute l’étendue du scénario. J’ai dû m’ennuyer au point d’arrêter prématurément.
Outre le côté mièvre, le film a excessivement mal vieilli, il faut vraiment du courage pour le regarder.
Certains sites spécialisés dans les filmothèques vantent la révolution qu’a été ce film. Étonnant, parce que je n’ai jamais entendu aucun média tiers le mentionner, par exemple les reportages sur le thème de la révolution sexuelle des années 70… Pour moi, ce film a été le premier d’une longue série de bides pour Just Jaeckin.

Sortie la même année (à mon avis une simple coïncidence), il y eut surtout la bande dessinée de Guido Crepax. Guido Crepax est un dessinateur de charme italien. Antérieur à Manara, il a un dessin bien plus marqué et ne se contente pas de scénarios cul-cul :). Sa réalisation d’Histoire d’O est sans doute la plus fidèle en scénario et en esprit : un pur chef d’œuvre. Son dessin, à la fois précis et courbe rend parfaitement la beauté des corps et la violence des situations. Sa mise en scène est tout simplement une claque. Et surtout, le dessin renforce l’impression irréelle qui découle du récit. Ce côté onirique, un pan tout à fait intéressant de l’œuvre originale, est à comparer à la dernière œuvre de Stanley LKubrick : Eyes Wide Shut, où l’on ne saura jamais si la société secrète partousante a réellement existé ou pas.

Parmi les autres adaptations, on notera une minisérie érotique brésilienne de dix épisodes, réalisée dans les années 90. Plutôt fidèle, une adaptation qui rend honneur à la fois à l’œuvre originale et au genre érotique. Si on n’échappe pas à quelques poncifs cul-cul/mièvre la qualité est largement au-dessus de ce qu’a fait Jaeckin, ou de tout ce qu’on peut trouver sur n’importe quelle chaîne de la TNT passés 22h15.

Il existe enfin une version illustrée par le peintre Leonor Fini, et une série de photos de Doris Kloster (dans un recueil parfois qualifié de roman photo).

La signification de l’œuvre

Il existe plusieurs clefs de lecture à cette œuvre. La première est un simple roman coquin, un peu salé. Une autre, à peine plus élevée, liée à l’affirmation des sous-cultures sexuelles dans notre société moderne, consisterait à y voir une simple apologie du BDSM. Évidemment, le roman ayant été écrit en 1954, c’est complètement stupide ; cependant, le monde du BDSM a revendiqué ce livre et nombre des pratiques qui y sont décrites sont reprises par les adeptes occasionnels comme par les couples qui veulent construire leur relation autour de cette pratique.

Dominique Aury, pas exactement la même beauté qu'Emmanuelle Arsan

La seconde clef de lecture demande de connaître le contexte d’écriture du roman. Dominique Aury, jeune femme de lettres qui ne cherchera jamais l’éclat, rencontre étant jeune Jean Paulhan, de vingt ans son aîné, directeur de la Nouvelle Revue Française, revue littéraire réputée éditée par Gallimard. Très amoureuse, alors qu’ils ont chacun leur vie, elle devient sa maîtresse. Des années plus tard, elle a plus de quarante ans, et son amant s’éloigne. Elle lui écrit alors Histoire d’O. C’est donc bien une lettre d’amour que ce livre. Le témoignage d’une volonté de se donner complètement à celui qu’on aime, quitte à souffrir, même physiquement.
Mais derrière cette vision idyllique du don de soi, on oublie un peu le message parfois extrême. En faisant preuve d’un peu d’empathie, on se rend compte que la lettre d’amour est un peu amère. Pauline Réage/Dominique Aury a quarante ans quand elle écrit le livre, son amant avec qui elle n’a jamais pu vivre pleinement est en train de se désintéresser d’elle… On peut y voir un appel au secours et une volonté de se faire mal pour le garder. Dans le dernier chapitre finalement supprimé du livre, O est abandonnée par Sir Stephen. Elle se donne alors la mort (non sans lui avoir demandé la permission… … …). La volonté de n’y voir qu’un beau message de don de soi est donc un peu facile. Réage dit d’ailleurs du parcours de son héroïne que c’est « une destruction dans la joie ».

Détruisons définitivement le mythe. Jean Paulhan, le destinataire de la « lettre », feint de n’y voir que la preuve que les femmes ont des fantasmes de soumission.  Toutefois, Réage/Aury a décidé d’écrire le livre après que Paulhan ait prétendu que les femmes ne pouvaient écrire ce genre de romans. L’écriture n’est donc pas spontanée : il s’agit d’un « cap/pas cap ». Réage dira que n’étant plus jeune, n’étant pas jolie, elle n’avait pas d’autre choix pour séduire son amant. Il s’agit donc bien d’un récit pensé pour plaire aux hommes (à un homme en particulier), et sans doute à leur vanité. Ça correspond de moins en moins à ce splendide don de soi spontané, preuve de ce que pensent vraiment les femmes, qu’on nous avait vendu n’est-ce pas ?
.

Finalement, si Emmanuelle et Histoire d’O sont nécessairement rapprochés, parce que deux ovnis érotiques écrits par des _femmes_ – excusez du peu – dans les années 50,  ils sont en tous points opposés. Emmanuelle, roman célébrant la liberté d’aimer au pluriel, écrit par une jeune fille de 20 ans découvrant l’amour et une vie de bonheur et de Ferrero Rochers. Histoire d’O, écrit par une femme en milieu de vie, n’ayant jamais pu vivre pleinement comme elle l’aurait voulu, délaissée, s’accrochant à son amant en lui promettant l’amour exclusif et absolu, la volonté de souffrir pour le garder.
On ouvre Histoire d’O pour le sexe, on est émerveillé par l’amour, puis on est touché par la tristesse…

Que sont-ils devenus ?

Pauline Réage/Dominique Aury a publié quelques ouvrages liés à Histoire d’O (entretiens, etc.) mais son but n’était pas de devenir écrivain. Elle est morte en 1998.
Guido Crepax a continué sur sa lancée : après Histoire d’O, il a illustré Emmanuelle, puis Justine du marquis de Sade, et enfin La Vénus à la fourrure, de Sacher-Masoch. À côté, il a bien entendu continué à illustrer superbement des récits plus classiques. Il est mort en 2003.
Just Jaeckin a réalisé Madame Claude, puis Gwendoline (avec Zabou Breitman), d’après la bande-dessinée fétichiste de John Willie, puis s’est finalement arrêté avant d’adapter Tom of Finland. Aujourd’hui, il a une galerie d’art à Paris, mais dans un sens il est mort en 1974 🙂

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2 commentaires leave one →
  1. Nivek permalink
    26 juin 2016 13:05

    Super utile pour connaître un peu le contenu d’une manière plutôt objective (bac nous oblige)
    Niveau commentaires de l’auteur de l’article c’est juste ce dont on avait besoin, bien drôles en plus

Trackbacks

  1. Léonor Fini- Illustrations pour Histoire d O- Pauline Reage (Pseudonym for Dominque Aury) ,Ed° Jean-Jacques Pauvert 1975 | La Petite Mélancolie

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