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Tempête, second take

30 mai 2010

Photo : Patrick Lazic

Vous vous rappelez peut-être m’avoir déjà entendu parler de ma pièce préférée de Shakespeare, La Tempête… que j’avais alors vue dans une mise en scène somme toute très classique. Après avoir appris qu’Irina Brook emmenait sa troupe aux Bouffes du Nord pour son adaptation à elle de la dernière pièce du Barde, je n’ai fait ni une, ni deux, j’ai pris ma place. Je n’étais jamais allée aux Bouffes du Nord, ce qui est un peu la honte quand on prétend être passionnée de théâtre, Irina Brook, c’est la fille de Peter, et je ne vais pas vous refaire le laïus sur La Tempête… Bref, j’avais plutôt hâte !!

Alors, déjà, pour commencer, ça ne s’appelle pas La Tempête, mais Tempête ! On est d’avance prévenu : ce ne sera pas vraiment la pièce de Shakespeare, mais une adaptation. La traduction, plus que libre, est de Jean-Claude Carrière. Prospero y devient un chef pizzaïolo spolié de ses privilèges de grand chef par son vieux copain Alonso, et se retrouve exilé sur une île avec sa fille Miranda et ses deux esclaves, Ariel l’esprit frappeur et Caliban le gros lourdaud qui tient plus du berger allemand que de l’homme. Je ne vous la refais pas, mais en gros, des années après la trahison d’Alonso, celui-ci passe en bateau, Prospero provoque une tempête (là, je vous entends vous exclamer, mais oui mais c’est bien sûr, c’est pour ça que ça s’appelle comme ça !!) qui fait s’échouer le navire du gaillard, il croit son fils Ferdinand mort, Ferdinand croit son papa occis, il rencontre Miranda, en tombe fou amoureux, elle aussi d’ailleurs, en même temps c’est la première fois qu’elle voit homme autre que son père / un esprit / un affreux jojo, alors elle craque (et quand on voit la gueule de Ferdinand dans la version Brook, on se dit qu’il ne va pas trop falloir qu’il lui montre d’autres hommes d’un peu près…).

Bref, je schématise, mais en gros, La Tempête, c’est ça. Alors Irina Brook, elle ne s’embête pas, déjà, elle vire tous les personnages chiants. Adieu la suite d’Alonso – Sebastian, Antonio, Gonzalo et compagnie, out !! De toute façon, on ne sait jamais qui est qui, et quand ils parlent, c’est bizarre, on s’endort. Donc personne ne va pleurer leur disparition. Bye bye aussi les nymphes, les esprits, le boatswain et tutti quanti. Ne restent que Prospero, Miranda, Ferdinand, Alonso, Trinculo, Stefano, Ariel et Caliban, les personnages les plus intéressants. Et tout tourne autour de la bouffe, avec cette histoire de pizzeria, ce qui est vraiment bien trouvé : la nourriture, c’est la vie, et cette mise en scène d’Irina Brook, ça tombe bien, c’est la vie aussi.

Photo : Patrick Lazic

Sérieux, je n’en revenais pas : je n’ai jamais de ma vie vu autant de spectateurs se marrer d’aussi bon cœur. Les scènes de comédie entre Caliban, Trinculo et Stefano sont tordantes, ce qui est, mes amis, très rare. Avec son marcel et son short, Caliban est impayable. Ariel est génial aussi : avec un délicieux accent anglais, il utilise un humour légèrement décalé, qui repose beaucoup sur le mime, et fait mouche à chaque mouvement. Et Ferdinand est une superbe réussite : absolument hideux avec ses cheveux longs et gras, ses grosses lunettes en plastique noir, sa veste à carreaux et sa chemise à fleur, il joue au jeune premier avec truculence. Il se retrouve notamment, pour amadouer Prospero, à mimer la préparation de spaghettis tels que les veut le maestro, et même les spectateurs les plus réticents se sont laissé aller à rire en chœur…

Sans compter que la pièce sait aussi trouver des moments plus émouvants de pure poésie. J’ai été particulièrement touchée par la dernière scène : laissé seul sur son île, Prospero s’installe à sa table avec un jeu de cartes et commence, le geste lent, le regard triste, une partie de patience. Une douche de lumière se concentre sur lui, un air de Donizetti accompagne sa solitude et sa mélancolie. Il a beau parler aux esprits et maîtriser les éléments, il n’en reste pas moins un père qui a perdu sa fille en la mariant, un homme qui ne vivait que pour sa vengeance et qui, une fois le pardon accordé, se retrouve face à lui-même.

Je pourrais faire encore longtemps les éloges de cette pièce… que d’aucuns qualifieront de sacrilège, j’en suis persuadée. D’irrespect par rapport au texte de Shakespeare, de trahison, de scandale, que sais-je encore… Je leur dirai qu’Irina Brook connaît certainement son Shakespeare bien mieux qu’eux, et que jouer avec les codes, adapter une œuvre, ce n’est pas la trahir, mais se l’approprier, pour nous rappeler qu’une pièce de théâtre, ça n’est pas seulement un dramaturge, mais aussi un metteur en scène. On rit, on s’émeut, on se laisse emporter par cette tempête, et finalement, c’est tout ce que l’on demande au théâtre. Donnez-moi mille représentations fidèles, mais chiantes comme la mort, et une adaptation qui réussit à trouver l’esprit de Shakespeare plutôt que la lettre, je sais bien ce que je choisirai…

Tempête ! au Théâtre des Bouffes du Nord
Jusqu’au 19 juin

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6 commentaires leave one →
  1. Makuchu permalink
    30 mai 2010 10:21

    Je connais cette pièce que par la réutilisation et l’interprétation libre qu’en à fait Dan Simmons (oui, il s’agit bien de mon auteur de SF préféré) dans le dyptique Ilium/Olympos (que je ne saurais ne pas recommander …).

    Ce qui fait que j’ai bien envie de la voir, et je reviendrais dire mon avis après …

    • 30 mai 2010 12:57

      Si j’avais pas un mémoire à écrire, je serais volontiers allée le revoir avec toi…

  2. Iwayado permalink
    30 mai 2010 16:45

    Intéressant, j’aurais bien aimé y être (ça joue entre le 15 et le 19 juin?)

    Pour répondre à la fin de ton article, en général je suis très rétive aux « adaptations » des pièces… bien connaitre un auteur n’étant jamais une excuse pour le massacrer ou détourner le sens de la pièce. En général, je trouve que l’auteur qui « transpose » la pièce ne le fait pas dans le but de restituer l’esprit de l’auteur mais bien plutôt pour se l’approprier et la réécrire.

    Cela dit je t’accorde que quand le pari est réussi, l’adaptation se révèle bien meilleure qu’une mise en scène classique (je me rappellerai toujours une adaptation de Tartuffe donnée à l’Athénée et qui réussissait à restituer l’esprit de Molière en modifiant pas mal la pièce).

    Sinon, va voir Les Trois Sœurs de Tchekhov à la Comédie Française, que je conseille vraiment (ne pas se fier à la critique du Monde!). Pas forcément gai (on s’en serait douté avec Tchekov) mais très intéressant!

    • 31 mai 2010 08:12

      ça se joue jusqu’au 19 juin.

      J’ai peut-être eu de la chance, mais j’ai rarement vu des adaptations de pièces qui tombaient à côté. Après, je suis très bon public, et si je passe un bon moment, pour moi, c’est réussi…

      • Iwayado permalink
        31 mai 2010 16:47

        Et moi je suis un peu un vieux barbon aussi 😉
        Mais toi qui es une théâtreuse: j’ai lu récemment une critique théâtrale (sur les trois sœurs justement) qui déplorait une mise en scène classique (la russie du début du XXe, sans électricité, avec neige à l’appuin avec un peu de musique russe) en disant qu’en replaçant la pièce dans son époque, le metteur en seine empéchait toute identification et donc toute modernité du texte. Qu’en penses-tu?

  3. 31 mai 2010 17:16

    En bonne relativiste, je pense que ça dépend complètement du parti pris de l’auteur. Après tout, il peut aussi viser une reconstitution historique qui nécessite de replonger l’action dans les conditions de l’époque.
    Par exemple, j’ai vu une pièce appelé Le Suicidé à Londres (et donc, Dying for it, en fait), qui se passe dans l’URSS communiste, et la mise en scène était très classique pour reproduire les conditions de vie des classes populaires dans un appart divisé en plusieurs logements, empilés les uns sur les autres, et cette production était géniale.

    Je n’aurai hélas pas le temps d’aller voir Les Trois Soeurs à la CF, mémoire oblige. Du coup, je ne pourrai pas te dire si oui ou non, je suis d’accord dans ce cas précis. Mais dans le principe, je trouve ça un peu réducteur comme façon de penser. Je suis tout à fait capable de relire du Jane Austen et de m’identifie à Lizzie Bennett. Il ne doit pas avoir beaucoup d’imagination, ce mec-là.

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