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Du Théâtre National de Strasbourg au Théâtre de l’Odéon: la Cerisaie de Tchekhov

17 mai 2010

Je viens de m’installer à Strasbourg, et j’ai décidé de découvrir la ville, ses théâtres, ses bains municipaux (magnifiques, ils datent de 1908, style art déco, je vous les recommande… Je ferai sans doute un article après avoir pu les comparer à ceux de Baden Baden). Je vais donc vous parler ici de la première pièce que j’ai vue au Théâtre National de Strasbourg (TNS), la Cerisaie de Tchekhov, dans une mise en scène de Julie Brochen, qui sera reprise à l’Odéon du 22 septembre au 24 octobre 2010.

La Cerisaie de Tchekhov, c’est une pièce que j’aime. Tchekhov l’a écrite entre 1901 et 1903, alors qu’il souffrait de la tuberculose. L’histoire se déroule à la fin du XIXe siècle, en Russie. Lioubov Andreevna, une femme usée par un mari ivrogne et la noyade de son jeune enfant, fuit un passé douloureux et s’exile en France. Cinq ans plus tard, de retour dans sa terre natale, elle retrouve avec ravissement son domaine et sa magnifique cerisaie, qui lui rappellent l’âge d’or de son enfance. Rien ne semble avoir changé. Pourtant, Lioubov est ruinée et doit faire face à une terrible réalité : il faut vendre la cerisaie, et c’est à Lopakhine, fils de moujik émancipé, qu’elle reviendra. Pourtant la Cerisaie, ce n’est pas seulement l’histoire de la vente d’une propriété, mais bien l’histoire de la difficulté à concilier passé et présent, à vivre avec ses souvenirs, avec les morts…

Je l’avais vue en 2008 au Théâtre Silvia-Monfort (15ème arr, Paris) dans une mise en scène de Jean-Louis Martin-Barbaz. Cette mise en scène était belle, dynamique, et faisait honneur à la finesse du texte, en offrant plusieurs lectures possibles au spectateur. Le cheval de bois, au milieu de la scène, représentait la chambre de Lioubov, mais aussi l’enfance perdue, la fin d’un monde. Les valises, omniprésentes, annonçaient un départ imminent et mettaient en valeur la troublante inscription temporelle des pièces de Tchekhov : pas de vrai début, ni de vraie fin, la fin est présente dès le début, avec l’arrivée de Lioubov dans sa propriété, et un nouveau commencement s’annonce à la fin, avec le départ de Lioubov et des siens… Trois musiciens – violon, violoncelle et trompette – faisaient le lien entre les nombreux personnages et leurs non-dits.

Mais assez parlé de la mise en scène de Jean-Louis Martin-Barbaz en 2008, revenons à nos moutons, et en l’occurrence à la mise en scène de Julie Brochen au TNS. Il faut tout d’abord savoir que le choix de cette pièce est symbolique pour Julie Brochen, qui a pris la direction du TNS en juin 2008 à la suite de Stéphane Braunschweig, et qui ouvre avec cette pièce un nouveau cycle au TNS. Après avoir monté Oncle Vania en 2003, Julie Brochen a choisi de se frotter à nouveau à Tchekhov, avec des acteurs qui lui sont chers (Jeanne Balibar, Muriel Inès Amat, Fred Cacheux, etc…)

La mise en scène est, de mon humble avis, une réussite. Elle est, paraît-il, adaptée chaque soir. Elle met en tout cas en valeur l’aspect énigmatique de la pièce de Tchekhov, souligne l’imaginaire des personnages, rappelle que cette cerisaie est avant tout un symbole – celui d’un enfant noyé, d’une enfance perdue, de souvenirs avec lesquels il est difficile de vivre. La maison est représentée par une verrière, derrière et devant laquelle passent les personnages, comme pris au piège de leurs souvenirs et de leurs retrouvailles. Mais le verre représente aussi une tentative d’éclaircissement : chaque personnage s’interroge sur lui-même, sur son rapport à la Cerisaie, sur son avenir… Les costumes, contrairement à ceux de la mise en scène de Jean-Louis Martin-Barbaz, n’inscrivent pas la pièce dans le contexte de la fin du XIXème siècle en Russie. Les vêtements sont simples, non datés. Les objets sont peu nombreux : des valises bien sûr, un lustre, des verres, quelques fauteuils. Une plate-forme tournante, sur laquelle se croisent les personnages, les uns marchant à l’endroit, les autres à l’envers, évoque l’intimité de chacun, son indépendance vis-à-vis des autres, son univers propre. Les trois musiciens présents sur la scène, qui s’inscrivent très bien dans la scénographie, établissent quant à eux un lien entre tous ces personnages et donnent de l’ampleur à la représentation. La clarinette, la trompette et le violon racontent, chacun à leur manière, l’imaginaire des personnages. Enfin, la scène avance jusqu’au public, et le fait entrer, s’il en était encore besoin, dans l’univers de Tchekhov. J’en profite d’ailleurs à ce sujet pour faire une digression : c’était lundi dernier la première fois que j’allais au TNS, et j’ai trouvé qu’il était remarquablement bien agencé. Les fauteuils sont très confortables, il semble qu’on voie bien de partout, et l’orchestre – qui avance sur la scène – est particulièrement agréable.

Revenons aux acteurs : ils sont, pour la plupart, très bons! Jeanne Balibar, qui a beaucoup travaillé avec Julie Brochen (notamment dans Oncle Vania), représente une Lioubov malade, qui revient mourir à la Cerisaie. Jean-Louis Coulloc’h fait un Lopakhine décalé, empreint de l’histoire de son père moujik, qui s’oppose au monde représenté par Lioubov. André Pomarat, qui retrouve cette année les planches du TNS, est un Firs magnifique, planté là comme les arbres de la Cerisaie, loin de laquelle il ne peut vivre. Enfin Varia, Epikhodov et Trofimov, pour ne citer qu’eux, sont très bien interprétés respectivement par Muriel Inès Amat, Bernard Gabay et Vincent Macaigne. La seule qui m’ait un peu déçue, c’est Ania (Judith Morisseau) qui est dans la surenchère enfantine.

Pour achever de vous convaincre, et louer les initiatives menées par certains théâtres pour ouvrir leurs portes à un public plus large, je vous informe que le TNS vend des places de dernière minute (la caisse ouvre 45 minutes avant la représentation) à 10 euros. J’ai ainsi été placée à l’orchestre, 3ème rang, de face: le bonheur! Pour ceux qui ne sont pas à Strasbourg mais à Paris, allez voir la pièce à l’automne à l’Odéon!

Informations pratiques :

Mise en scène Julie Brochen
Texte français André Markowicz, Françoise Morvan
Scénographie Julie Terrazzoni
Costumes Manon Gignoux
Lumières Olivier Oudiou
Musique Carjez Gerretsen (Clarinette)
Secret Maker (Gérard Tempia Bondat et Martin Saccardy, )
Bernard Gabay (Direction vocale)
Avec Abdul Alafrez (jeu et magie), Muriel Inès Amat*, Jeanne Balibar, Fred Cacheux*, Jean-Louis Coulloc’h, Bernard Gabay, Carjez Gerretsen, Vincent Macaigne, Gildas Milin, Judith Morisseau, Cécile Péricone*, André Pomarat, Jean-Christophe Quenon, Hélène Schwaller

Du mardi 27 avril 2010 au dimanche 30 mai 2010

Du lundi au samedi à 20h, dimanche 30 mai à 16h

Relâche : les dimanches (sauf le 30 mai), samedis 1er et 8 mai et lundi 24 mai

Durée : 2h15

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5 commentaires leave one →
  1. 17 mai 2010 09:11

    Je ne suis habituellement pas fan de la programmation de l’Odéon (cf. Un Tramway cette année, beurk…), mais ton article rend l’idée d’aller le voir alléchante… J’essaierai d’y aller !

  2. ancounette permalink
    17 mai 2010 21:48

    Je suis bien d’accord avec toi, il y en a à prendre et à laisser à l’Odéon… Mais là, la mise en scène est la même qu’au TNS (ce qui devrait être le cas à quelques ajustements près), ça vaut le coup!

  3. ancounette permalink
    17 mai 2010 21:49

    il manque un « si »: « si la mise en scène est la même qu’au TNS »…

  4. platypus permalink
    18 mai 2010 00:12

    Est-ce que pour la bonne humeur (nous, c’est la bonne humeur !) tu recommandes de combiner cette pièce avec le cirque Bouglione dans la foulée ? Parce que ça a pas l’air très riant…

  5. Didier Laroche permalink
    19 mai 2010 22:48

    Bonjour,
    Je suis heureux que vous appréciez les Bains municipaux. Si vous souhaitez que ces Bains restent publics (et que la Ville s’occupe enfin de leur restauration), je vous signale une initiative citoyenne sur la page :
    http://www.facebook.com/group.php?gid=111878118851909&ref=ts
    Et bravo pour ce blog intéressant…
    Didier Laroche

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