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Question de critique…

24 mars 2010

La critique est facile, mais l’art est difficile… disent ceux qui n’ont jamais pratiqué la critique de manière un peu sérieuse. Car critiquer, ce n’est pas juste dire ce qu’on pense. Critiquer, ça vient du grec, et ça veut dire trier.

Trier les bonnes œuvres des mauvaises ? Ou bien trier, au sein d’une même œuvre, les réussites des erreurs ? Cette deuxième définition me plaît mieux.

Bien sûr, critiquer, ce n’est pas seulement séparer le bon grain de l’ivraie. C’est aussi émettre une opinion. Une opinion argumentée et justifiée. Et c’est là que le bât blesse. Car parfois, une pièce, un livre, un album vous laissent une impression, bonne ou mauvaise… mais trouver le pourquoi du comment est extrêmement complexe.

Dimanche dernier, je suis allée voir L’Éveil du printemps, de Wedekind, au Théâtre National de la Colline. Je ne connaissais pas cette pièce sur la sexualité adolescente, écrite à la fin du XIXe siècle par un auteur allemand. Aucun comédien connu, un metteur en scène, Guillaume Vincent, relativement jeune et encore peu identifié. J’y suis donc allée sans préjugés, sans a prioris, vierge de toute idée préconçue.

Cinq minutes après le prologue (ajouté au texte original par Vincent), deux personnes du premier rang sont parties. Mon voisin semblait complètement absorbé par ce qui se passait sur scène. En sortant, une dame s’est offusquée des commentaires désobligeants du monsieur assis à côté d’elle. Bravos enthousiastes pour les uns, applaudissements polis pour les autres. Dont j’étais. Chez les critiques, les avis sont partagés (deux exemples à la fin du billet). Réception mitigée, donc. Normal, quoi. Tapez ‘un tramway isabelle huppert’ sur Odéon, et vous lirez de tout, de critiques dithyrambiques en descentes en flèche.

Modestement, j’en suis encore à mes débuts dans l’art difficile de la critique. Et je dois avouer que c’est la première fois que je me retrouve confrontée à ce dilemme. Je n’ai pas aimé la pièce. A l’entracte, je me suis demandé si je souhaitais vraiment rester. Par honnêteté intellectuelle, je ne suis pas partie. J’étais contente que cela se finisse enfin. Tout en ne comprenant pas bien ce qui m’avait déplu, gênée – ce qui m’avait empêché de rentrer dedans.

Alors, pourquoi ?

Le jeu des comédiens ? Je n’ai pas apprécié. J’ai lu un peu partout les louanges de Nicolas Maury – qui jouerait dans Les Beaux Gosses, apparemment, mais je ne l’ai pas vu. Mouais. Il a commencé à me taper sur les nerfs dès le début, avec ses mimiques exagérées et ses simagrées, ses éclats de voix trop aigus… j’en avais les oreilles écorchées et une profonde envie de lui dire de la boucler. Mauvaise direction ? J’espère pour lui, surtout que l’on sent, dans les moments plus intimistes, une vraie émotion se mettre en place. Question à ceux qui ont vu Les Beaux Gosses : la voix horripilante qu’il a dans L’éveil du printemps, c’est normal, ou c’est fait exprès pour souligner la veulerie de Moritz ? Fort heureusement, tous les adolescents n’ont pas cette voix haut perchée à leur coller des beignes.

L’ensemble de la troupe m’a d’ailleurs empêché d’adhérer à la représentation : les personnages sont censés avoir 14 ans. Ils en font

© Elisabeth Carecchio

tous le double. L’argument « les comédiens n’ont pas l’âge de leurs personnages » pour justifier une mauvaise critique n’est en soit pas recevable : il suffit que le comédien trouve le ton juste pour qu’une différence de 10 ans passe comme une lettre à la poste. Mais là, ça ne passe pas. Peut-être parce que Guillaume Vincent a fait le choix de supprimer tout adulte initialement présent dans la pièce de Wedekind. Du coup, le spectateur est confronté à un monde d’ados qui semblent enfermés dans leur bulle, sans instance parentale qui pourrait justifier leurs comportements, leur appréhension biaisée du monde adulte, qui mène Moritz au suicide, Melchior en maison de redressement, Wendla à un avortement raté qui cause sa mort (oui oui, c’est beau, c’est gai l’entrée dans le monde des grands !!). Sans contrepoint, les adolescents, livrés à eux-mêmes, perdent de leur épaisseur, et on ne comprend même pas leur révolte.

La scénographie ne m’a pas transcendée non plus. Un monolithe surélevé sur des pilotis pour représenter une pièce à la déco kitschissime à souhait, avançant et reculant sur le plateau au gré des scènes, pour dévoiler une vieille Fiat 500 (si mes souvenirs sont bons), parce que c’est bien connu, les vieilles bagnoles hippies, c’est une représentation de la jeunesse. Déjà vu cette saison dans Un tramway, dans Reset… ça sent méchamment le réchauffé, tout ça.

Ou peut-être encore l’extrême pessimisme de cette vision de la jeunesse et de la transition de l’enfance vers l’âge adulte. Et là, à moins que les coupes n’aient complètement dénaturé le texte, c’est la pièce en elle-même qui est en cause. Alors bon, oui, ça date de la fin du XIXe, du coup, difficile de juger 100 ans plus tard. Je comprends la violente censure qui s’est abattue sur Wedekind, il a dû morfler, le pauvre. Mais bon. Sérieusement. Il y en a un qui découvre que les garçons mettent leur zizi dans le kiki des filles, et bam, il se suicide. Celui qui a eu le malheur de lui expliquer les choux, les fleurs et les petits oiseaux finit en maison de correction. Non sans avoir mis sa copine enceinte. Celle-ci se fait avorter – et meurt, fatalement. Quant aux deux homosexuels de l’histoire (ben oui, il fallait bien qu’il y en ait), on apprend dans le prologue (rajouté par Vincent, donc) qu’ils viennent de se séparer. Et si je vous dis que le tout commence par une des comédiennes chantant La Complainte de Rutebeuf, vous me promettez de ne pas aller vous pendre ? Si c’est ça, l’adolescence, on se demande comment la race humaine a survécu.

Je n’ai donc pas aimé, je crois qu’on peut le dire. La principale raison, pour conclure, je pense que c’est l’effet tape à l’œil, qui m’a vraiment agacée. Tout le monde crie, danse, gesticule, et oui, ça m’a fichu mal au crâne. Je n’en pouvais plus, à la fin, j’avais juste envie de leur dire de tous fermer leur gueule et d’arrêter de hurler. Ce n’est pas tellement le bruit qui m’a dérangée, mais la cacophonie. Tout cela manquait vraiment, à mon humble avis, de cohésion, de liant, de coulant.

Allez, je vous laisse là-dessus, et vous invite à lire un avis pour, et un avis contre, pour balancer les choses et donner sa chance à cette pièce qui a su séduire du monde – la critique que vous venez de lire reste très personnelle et subjective, ne la prenez pas pour argent comptant !

Contre :

http://blog.lefigaro.fr/theatre/2010/03/le-massacre-dune-piece-immense.html

Pour (sauf que la critique est partie à l’entracte, pensant que c’était la fin… no comment) :

http://www.lemonde.fr/culture/article/2010/03/19/vive-la-vie-vive-le-vent-avec-l-eveil-du-printemps_1321601_3246.html#ens_id=1321676

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16 commentaires leave one →
  1. 24 mars 2010 10:53

    Ce matin, sur Inter (oui je suis une grosse bobo, j’écoute France Inter), deux critiques parlaient de l’importance fondamentale de l’honnêteté dans l’exercice de leur art, et ton article est en plein dedans : c’est à la fois une critique honnête et une belle réflexion. Chapeau.

    Ah, mais en fait, je la connais cette pièce ! J’en ai lu des extraits quand je faisais du théâtre (je ne crois pas qu’on les ait jamais joués, cela dit) : j’avais complètement oublié la référence, mais tout d’un coup, en te lisant, ça m’est revenu en tête. Le passage qui m’avait le plus marqué c’est dans l’Acte I Scène 3, la conversation des filles où Wendla dit : « Aber ich bitte dich, Kind, es muß doch tausendmal erhebender sein, von einem Manne geliebt zu werden, als von einem Mädchen! » Je n’ai trouvé la citation qu’en allemand – merci au Projekt Gutenberg-DE. Je traduis comme je peux : « Ma fille, je crois qu’il doit être mille fois plus agréable d’être aimé par un homme que par une fille. » LA phrase qui m’a définitivement réconciliée avec la féminité à une époque où j’avais l’impression de prendre très cher pour pas grand-chose (comme tout le monde, ce qui, au fond, est le sujet de la pièce).
    Bizarrement, je me souviens aussi très bien de la scène avec les bas bleus, probablement parce que même à l’époque, j’avais trouvé que c’était drôlement soft comme rêve érotique^^
    Oh, ça me réjouit de me rendre compte qu’en fait je sais de quoi tu parles…! 😀

    • Lib permalink
      24 mars 2010 11:51

      Il faut juste savoir que Guillaume Vincent, le metteur en scène, a fait des coupes drastiques, donc les passages dont tu te rappelles n’y sont peut-être pas… Après, c’est sûr que comme je me suis pas mal emmerdée, j’ai pas du écouté, donc il y a sûrement des passages que j’ai pas retenus ^^

      • 24 mars 2010 12:15

        C’est marrant, c’est peut-être la présentation en ligne, je ne sais pas, mais la pièce n’avait pas l’air très longue… Évidemment, jouer prends plus de temps que lire, mais quand même, je m’interroge.

    • Lien Rag permalink*
      24 mars 2010 13:23

      J’en ai également joué plusieurs passages quand je faisais du Théâtre ; je suis sûr qu’en relisant des bouts j’aurais des tirades complètes qui reviendraient. La partie de se faire aimer par un homme, je me souviens. Dans mes souvenirs c’était un peu glauque quand même 🙂

  2. Lib permalink
    24 mars 2010 13:08

    ça durait presque 2h30 cette production.

  3. Lien Rag permalink*
    24 mars 2010 13:34

    J’aime beaucoup les producteurs qui vont spammer wikipedia en mettant des liens vers leur pièce sur tous les articles français ou anglais, de la pièce ou de l’auteur. J’aime beaucoup leur modestie : « une très belle adaptation de la pièce »…

    • 24 mars 2010 14:01

      J’ai vu ça aussi… Mais y a pas que les liens partout : si tu regardes l’article sur la pièce, tu vois bien qu’il est écrit par un metteur en scène (j’allais dire « le » mais je n’ai pas de preuve), qui parle en fait de son travail à lui : §2 « L’axe principal de la mise en scène du spectacle vise à faire entrer le spectateur… » Y en a qui manquent pas d’air, quand même !

      • Lib permalink
        24 mars 2010 14:09

        où ça où ça où ça ?

      • Lien Rag permalink*
        24 mars 2010 15:02

        Ya un certain « LienRag99 » qui a fait du ménage…

  4. Lib permalink
    24 mars 2010 15:08

    http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C3%89veil_du_printemps

    2e paragraphe : ça pue le texte de promotion de spectacle, en effet…

    (après ça, le premier qui dit que mes articles ça ressemble à du wikipédia…)

  5. Iwayado permalink
    24 mars 2010 21:39

    Très belle critique, bravo Lib!

    J’avoue que j’ai souvent ressenti, au théâtre, ce sentiment un peu ambivalent : avoir envie que la pièce se finisse (voire partir à l’entracte), et en même temps être incapable de dire pourquoi. Ce n’est pas forcément le texte, ni même le jeu des acteurs, juste un peu de tout…

    Le pire : une Annonce faite à Marie au théâtre de l’Athénée, et évidemment la pièce d’Aragon, avec Boabdil (le fou d’Elsa, non?) qu’on a vu il y a quelques années…

    • Lib permalink
      25 mars 2010 09:11

      Oh p*****, Le Fou d’Elsa… non mais là, tu vois, ça fait longtemps donc bon, j’ai dormi depuis, mais j’aurai pu dire avec précision, je pense, pourquoi c’était nul.

      Ce soir, je retourne à la Colline voir Les Justes, j’espère que ça me plaira mieux 🙂

      • 25 mars 2010 12:24

        Le Fou d’Elsa, non mais quelle expérience ce fut ! Je crois que ce jour-là j’ai expié tous mes péchés d’un coup. Y compris ceux que je n’avais pas encore commis. C’était le pire du pire du pire. Insupportable.
        « La veille du jour où Grenade fut prise… » Va mourir, où je t’en envoie une dans la poire, pauv’ pomme.

  6. Mélissa permalink
    18 avril 2010 11:17

    Contente de voir un avis contraire au mien, lorsque je suis allée voir la pièce, j’ai vu quelques personnes partir aussi discrètement qu’ils pouvaient, les autres attendaient l’entracte.

    En ce qui me concerne j’ai lu la pièce pour la première fois lorsque j’avais 16 ans, c’est peut-être pour cela que je l’aime autant. Peut-être n’ai je pas oublié la cacophonie qui régnait dans mon esprit lorsque j’avais 16, 17 ans ? Elle résonne toujours autant maintenant. Ce qui m’a plu dans la pièce de Guillaume Vincent c’est qu’il réactualise totalement la pièce : nous sommes au XXI eme siècle. Les décors présentent le décalage qu’il peut y avoir entre les jeunes de maintenant et les plus vieux. Le bruit, les cris, les mouvements ce sont tous ces changements qui résonnent dans notre tête et dans notre corps.
    L’autorité parentale est substituée par l’âge des acteurs entre enfant/ adulte ce sont leur raison, leur culture, les moeurs de leur époque en conflit avec ce qu’ils vivent qui les poussent à ces actes.
    tout ça existe encore maintenant.
    Pour ma part, je ne vais pas au théâtre pour que ce soit coulant, ça peut être moins cohérent, pareil pour le réalisme, cela fait bien longtemps que les artistes ne cherchent plus à représenter la réalité.
    Contente de te lire bonne critique honnête j’ai trouvé !
    en espérant qu’on puisse voir à nouveau une même pièce et que l’on échange nos avis.

    • Lib permalink
      19 avril 2010 12:29

      Merci Mélissa, pour cet avis contraire et argumenté, sans pour autant être agressif ou outré.

      J’ai pu en discuter avec des collègues qui l’ont vue aussi, et les avis étaient partagés… Sur Nicolas Maury, par exemple, qui joue Moritz : tandis que certains, dont moi, le trouvaient agaçant au plus haut point avec sa voix haut perchée et ses mimiques exagérées, d’autres ont beaucoup apprécié ce jeu.

      En fait, ce qui me trouble avec cette pièce, c’est que je ne peux pas dire qu’elle est mauvaise, comme j’ai pu le faire pour Les Justes, à la Colline aussi. Je peux tout simplement dire que moi, je n’ai pas aimé. Mais en tant que critique, donner un point de vue aussi personnel peut aussi s’avérer risqué. Il est toujours plus facile de juger sur ces critères objectifs.

      Au plaisir de te recroiser au détour d’une autre critique !

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