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France 2, le jeu de la mort : quand la poêle se fout du chaudron !

18 mars 2010

France 2 passait hier soir « le jeu de la mort », un « reportage », annoncé par un marketing racoleur à la limite de la décence, tentant de montrer à quel point la télé est le mal. Hou là là !

Le « reportage » est annoncé depuis plusieurs semaines, et largement relayé par la presse qui comme à son habitude se contente du superficiel sans gratter. Il s’agit tout simplement de l’expérience de Milgram, où on demande à des gens d’infliger des chocs électriques à (ce qui se révèle être) un comédien, le but étant de voir qui de l’autorité ou de leur moralité aura le plus d’influence (cf. I comme Icare, 1/2 et 2/2). Or ce nom de Milgram n’a été que très rarement prononcé, souvent du bout des lèvres, comme une concession faite à contre-cœur, mais c’est vrai qu’à la télé on n’aime pas cultiver les gens (faut pas les complexer vous comprenez). Et déjà, dans les annonces, la propagande officielle : la télé exerce un pouvoir terrifiant sur les individus.

Le « reportage », modestement appelé « le jeu de la mort », commence par cinq minutes de diatribe anti-télé : regardez ce qui se passe sur MTV, au Japon, là de la dissection, là un suicide. Ce qui est présenté comme une simple question est en réalité déjà une accusation.

On arrive à la présentation de l’expérience. Il y a déjà un certain malaise : tous les gens de la prod sont filmés faisant la tronche, et trouvent _évident_ qu’il faut résister à un mauvais ordre. Ils joueront les outrés en voyant que 80% des gens acceptent d’infliger des chocs électriques. Régulièrement, une image des analystes en coulisse qui jouent le malaise. Alors c’est quoi ? Eux, les penseurs, SAVENT que c’est mal, mais c’est le petit peuple qui est mauvais ou ignorant ?  Comme disait Sablaetis, l’expérience intéressante aurait été une caméra cachée pour tenter de recruter un animateur pour présenter ce jeu.
Autre malaise dès le départ, l’insistance très forte sur la légitimité scientifique du test. Les comparaisons en permanence avec le test original de Milgram, voire l’association d’images sur un écran scindé. Toute cette mise en scène pour montrer que cette émission racoleuse est en réalité un test psychologique valable. Et pourtant, les rares médias sceptiques ont bien démontré à quel point le « reportage » avait de grosses carences de rigueur.
Et, tout de suite après les premières images du jeu, un peu de dédouanement : ce n’est pas vous les humains les méchants, c’est naturel, tout le monde fait pareil, c’est la télé le coupable. On a beaucoup parlé des nazis pendant cette soirée, et bien là ça me rappelle déjà une certaine propagande.

Vient ensuite la partie analyse. La prod et les « scientifiques » se retrouvent dans une superbe maison d’architecte dont les plans artistiques s’enchaineront en permanence, toujours pour légitimer la validité scientifique. Un vieux barbu qui parle alors qu’un rétropro lui envoie un graphique dans la gueule, un autre qui discute de nuit avec l’animatrice, dehors, tandis qu’à l’étage on voit des analystes derrière leurs portables en train de regarder un écran géant avec les extraits de l’émission… C’est beau, c’est stylé, ils ont l’air de bosser, ouah, même de nuit ! Ah oui, ce sont des vrais chercheurs en effet, ça fait vachement crédible.
En fait, le « reportage » veut expliquer l’imbécilité des gens qui prennent la télé comme une autorité qui ne se remet pas en question ; or, en illustration, on a le scientifique qui est l’autorité, et qui interprète les résultats à la pauvre Tania Young qui acquiesce sans réfléchir. Bien joué…
Et tout ça pour une analyse stupide, à charge dès le début. J’y reviendrai, mais les vrais scientifiques font des expériences et analysent les résultats pour en déduire une conclusion. Eux ont déjà la conclusion et analysent leur expérience pour l’atteindre.

Encore une session de dédouanement, comme la première « c’est normal », donc « c’est la télé qui est responsable », CQFD.
Ensuite, une session montrant que vraiment l’expérience est valide. La preuve, les gens qui disent que « je savais que c’était faux » mentent parce qu’ils étaient nerveux. Gné ? Ces gens qui disent s’être douté de la supercherie (dont la désinvolture de certains appuie clairement leur crédibilité) passent de 6% dans l’expérience originale à 15% dans ce cas. Alors que tellement d’émissions de téléréalité jouaient sur la tromperie ces dernières années (incroyable fiancé pour le dernier en date), les « scientifiques » excluent totalement l’hypothèse d’avoir été floués. D’ailleurs, ils ne font aucun débriefing avec les sujets, comme le faisait Milgram, et préfèrent leur dire la vérité alors qu’ils ne sont pas sortis du plateau. Ah, c’est peut-être lié au fait que le comité d’éthique américain a demandé à la communauté scientifique de ne plus faire ce test qui ammène à une énorme tension chez les sujets. Le « reportage » parle d’éthique, mais oublie de regarder un mirroir ; ils préfèrent montrer à quel point ils détestent faire ce qu’ils font en début de reportage, il ne faudrait pas dédouaner que les candidats.

Enfin, on interroge les fameux sujets, et là encore une séance de dédouanement. « C’est normal, vous n’avez pas à rougir », vous avez été un tortionnaire mais tout le monde a fait pareil, scientifiquement c’est normal. Remarquez, ils ont intérêt à ce que les sujets se sentent bien avant de sortir, pour pas qu’ils récupèrent leur droit à l’image ! Seulement 3 sur les 80 l’ont fait. Car c’est ça le nerfs de la guerre, et UN des DEUX gros soucis de ce programme : ils font exactement ce qu’ils tentent de dénoncer : de l’audience avec la souffrance des gens (ici les candidats moralement éprouvés, et c’est clair que les images sont dures), ceci après une promotion racoleuse. Et COMME LES AUTRES, ils ont une super excuse pour expliquer que eux c’est pas pareil. Loft Story 1, je sais pas si vous vous souvenez, mais c’était une super expérience sociologique, nous les français on était pas pareil et c’était dans un but précis.

Le DEUXIEME gros souci, c’est la conclusion du programme. L’experience de Milgram est toujours valide, ça pas de souci. Mais la conclusion du « reportage » est que la télé a un plus grand pouvoir qu la religion. WHAT ? Ça sort d’où ça ? Et la rigueur scientifique dont se targue le programme, elle est où  ? On a adapté Milgram à la religion, quelquepart ? Tout l’argumentaire et toute la promo ont été faites sur l’argument « notre Milgram adapté à la télé a un résultat de 80% de bourreaux là où l’expérience originale n’en avait que 60%, ce qui prouve que la télé a une autorité néfaste plus grande » ; pourtant cet argument est faux ; d’autres expériences de Milgram faites un peu partout dans le monde ont souvent atteint 80%, voire 95% pour l’espagne post-franquiste.
Tout le programme part d’une hypothèse, suivie d’une explication. L’étape de la démonstration n’existe pas. Tout l’argumentaire est composé d’explications phallacieuses et non fondées. Si l’expérience de Milgram est toujours valable et est en soit indiscutable, rien ne prouve, comme nous assène Toreton depuis le début du programme, que le pouvoir de la télé soit différent de celui de l’armée, de la science, ou de la religion sur les hommes, et généralement de toute autorité.

~~*°*~~

Le « reportage » était ensuite suivi d’un « débat ». Outre deux candidats, des « penseurs » et des « journalistes » dont un seul était valable, le seul à ne rien avoir à vendre à la fin. Hondelatte et Morandini, quel beau plateau.
Hondelatte, le mec tellement imbus de lui-même qu’il s’énerve à chaque critique. Faites entrer l’accusé est meilleur que les autres émissions du genre, qui non seulement ont copié mais en plus sont merdiques. Son émission littéraire que personne ne regardait, c’était pas de sa faute. Enfin, dans ce débat, une partie coupée au montage est révélatrice : harcelant le candidat pour qu’il explique qu’il est homosexuel, alors qu’il s’y refuse, Hondelatte finit par le révéler lui-même. Un intervenant lui fait remarquer qu’il est exactement en train de reproduire les comportements totalitaristes de la télé que le « reportage » entend dénoncer ; Hondelatte part au quart de tour et lui dit de quitter le plateau, ce que l’intervenant ne fera pas ; ça durera 20 minutes. C’est MON plateau, je suis le GARANT, pas de critique aveugle de la télé : son excuse est doublement bidon, déjà parce que hors sujet, ensuite parce que c’est ce qui s’est passé toute la soirée.
Quant à Morandini, dire ce que je pense de lui serait répréhensible par la loi (mais pour ceux qui sont abonnés @SI…).

Le débat n’avait vraiment aucun intérêt ; on démontre dans un premier temps que les deux candidats sont gentils dans le fond parce qu’ils bossent dans le social. Ensuite, les penseurs disent des trucs sans intérêt et se chicanent par principe alors qu’ils sont d’accords. Enfin, Morandini, du haut de son double-menton et de son port de tête hautain, crachera sur tous ceux qui ne seront pas d’accord avec lui, ne se rendant sans doute pas compte quand il dit que la TNT c’est de la merde, qu’il parle donc de son émission.
MON HEROS, David Abiker, est le seul qu’il ne faudrait pas abattre (avec l’historien). Le seul à avoir des arguments, de la logique, une certaine neutralité, et à avoir les couilles de dire fuck à Morandini. J’ai beaucoup apprécié le « Je suis issu de la seule émission qui regardait la télé, Arrêt sur Image », merci garçon 🙂

Le débat finit par de la promo, bien entendu, on ne s’est pas déplacé pour rien, il faut présenter les livres de chacun des intervenants… Ça ne change pas beaucoup finalement.

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15 commentaires leave one →
  1. 18 mars 2010 11:30

    Bon, tout d’abord j’ai lu ton article un peu vite, donc mon commentaire restera assez général en attendant d’avoir le temps pour une relecture un peu approfondie… J’avais lu l’article de Télérama qui annonçait l’émission, c’est bien d’avoir ton avis aussi (même si j’en retiens la même chose, a priori)… même si l’émission, je ne l’ai pas vue : je n’ai pas la télé. Je trouve pertinente ton analyse de cette grandiloquence scientifique présentée comme un gros épouvantail finit par desservir un propos qui pourrait être intéressant. Et encore…
    Merci d’avoir réagi, en tout cas.

  2. Lib permalink
    18 mars 2010 12:06

    Alors il y a un théoricien des sciences de l’info-comm, mais je sais plus trop lequel, qui a dit que ça n’était pas vrai que la télé avait une telle influence sur les gens, et qu’il fallait arrêter de la diaboliser. Il faudrait que je retrouve ça.

    Moi ça me fait bien rire de voir comment France 2 tape sur M6 et TF1 sans avoir l’air d’y toucher…

    Merci pour ce billet, Lien Rag, c’est bien vu d’en parler et c’est super intéressant ton analyse !

  3. Iwayado permalink
    18 mars 2010 18:11

    Lien Rag, pour une fois je suis d’accord avec toi: vive David Abiker (d’ailleurs j’ai adoré le débat avec Morandini, enfin si on appelle ça un débat, c’est comme toi, je peux pas dire de trucs réprehensibles par la loi alors je me tais…).
    J’ai trouvé aussi la fille qui fait de la télé réalité (Morini dubosc ou quelque chose comme ça) très tête à claque!

    Pour les penseurs, j’ai bien aimé la psy aussi (et me connaissant, c’est dire si je suis objective…!)

    Ensuite, je suis d’accord qu’ils font ce qu’ils veulent dénoncer (audience dans la souffrance et le voyeurisme) mais il n’y avait, je crois, pas d’autre façon de le faire. Parce qu’on le veuille ou non l’expérience de Milgram, quand on la regarde, on se sent toujours voyeur, gêné vis à vis des participants etc. Mais à y réfléchir, en moins grandiloquent, ça aurait été vraiment pertinent.

    Personnellement malgré ses défauts (musique lourdingue, absence de certaines information comme par exemple le nombre de personnes ayant refusé de participé dès le début à l’émission parce qu’ils ne’ sont pas d’accord avec le principe du choc électrique…), ça m’a fait réfléchir.
    Est-ce que j’aurais été jusqu’au bout? En toute honnêteté, personne ne peut savoir. Mais prendre conscience de ce qu’on peut faire quand on est sous pression d’une autorité, quelle qu’elle soit, me semble assez intéressant. C’était le but du programme, et ça a marché. La preuve? On en a parlé au boulot aujourd’hui…

  4. Sablaetis permalink
    18 mars 2010 19:22

    J’ai subi cette émission hier soir (pour les besoins d’un certain blog…) donc je vais aussi donner mon petit avis dessus.
    Pour moi, la seule chose qui prouve que la télé est néfaste et n’a plus vraiment de limites, c’est qu’ils ont trouvé des gens (dits « normaux ») pour participer à ce jeu fictif, en connaissance de cause. La démonstration s’arrête là. Le reste n’est que la reproduction de l’expérience de Milgram et n’a pas vraiment d’intérêt. Sauf peut-être de montrer des gens qui ne peuvent probablement plus se regarder dans un miroir depuis le tournage, sachant ce qu’ils seraient capables de faire. Et je plains ces personnes qui, pour nous prouver qu’on peut tous tout accepter de faire ou presque, ont probablement du en plus supporter le regard et les commentaires de leurs proches.
    Et je confirme que j’aurais adoré voir quels animateurs pouvaient accepter de présenter un tel jeu !

  5. vans permalink
    19 mars 2010 14:17

    Alors j’ai suivi uniquement le « reportage » pas le débat…
    Franchement je m’étonne que des gens puissent participer à cela connaissant le rôle qu’ils devront jouer dans ce « jeu ». Envoyer des chocs électriques à quelqu’un, pour quoi faire ?!

    Que ce serait-il passé si des décharges électriques avaient réellement été envoyées au comédien ?! Je me souviens avoir entendu l’animatrice dire « Nous prenons toutes les responsabilités » en réponse à un (ou une) candidat(e) qui hésitait à pousser la manette, mouai…
    Et une autre candidate de dire, après coup, « Je me demandais ce qu’allait penser mon mari »… Bah pourquoi tu y es allée ?!

    Ça donnera ptet des idées à des producteurs qui sait… Money, money, money…

    De plus, déception pour France 2 battue par sa voisine la 3 et « Louis la Brocante » qui a fait 17.6% d’audience contre 13.7% pour « Le jeu de la mort »:p

    • Lib permalink
      19 mars 2010 15:07

      « De plus, déception pour France 2 battue par sa voisine la 3 et « Louis la Brocante » qui a fait 17.6% d’audience contre 13.7% pour « Le jeu de la mort »:p »

      ça c’est du bon :p

  6. LPA permalink
    20 mars 2010 12:36

    Informations à vérifier :

    « Casting de 13 000 personnes, 1500 ont répondu aux attentes, 80 ont été sélectionnées, les attentes étaient juste ne pas avoir déjà participé à un jeu télé ou avoir cherché a y participer. »
    Les 80 ont accepté.

    • Lien Rag permalink*
      20 mars 2010 13:02

      Il me semble que c’est ce qui était dit : sur les 80 castés (qui ont vu le producteur), les 80 sont allés sur le plateau.
      Par contre, ils précisent avoir fait un sous-test sans animateur, mais ne disent pas sur combien de personnes, et si ce nombre de gens de soustraient aux 80, ce qui me semble être le cas.

  7. Platypus permalink
    20 mars 2010 16:21

    Le pire, c’est que les types peuvent au contraire toujours se regarder dans la glace : ils ont répondu qu’il n’avaient fait que suivre les ordres et qu’il fallait gagner le jeu, que par conséquent ça ne les choquait pas, de balancer des décharges. Tant mieux si c’était fictif; mais sinon, c’était pareil. Les témoignages des participants peuvent être lus dans le philosophie magazine du mois (le reste du dossier est à chier, cela dit. Philo mag quoi).

    • Lien Rag permalink*
      21 mars 2010 12:19

      C’est assez flippant, parce qu’à l’époque de Milgram, où il laissait plusieurs jours avant de dénoncer la supercherie, il retrouvait souvent des gens rongés, à la limite du suicide parfois.
      Mais c’est p-ê cette précipitation à dédouaner les sujets (alors qu’ils n’ont pas quitté le plateau comme je disais) et à insister sur le fait que leur réaction a été _normale_ (et que c’est la télé qui est en cause), qui a empêché cette réflexion/auto-critique ?

  8. Lien Rag permalink*
    24 mars 2010 10:18

    Sur les 80 personnes, une seulement a refusé dès le départ la proposition de l’animateur. ÇA ça fait peur. http://liberalisme-democraties-debat-public.com/spip.php?article112#nb22

    • Iwayado permalink
      24 mars 2010 18:56

      Effectivement… Comment ça se fait qu’il y en ai si peu? Je me rappelle dans le reportage d’une candidate qui disait qu’elle était contre mais qu’elle faisait ça pour eux, pour qu’ils mettent au point leur émission… ça explique peut être…

      • 25 mars 2010 12:21

        Ou pas : ça ressemble quand même a une fausse justification, tu ne trouves pas ? A mon avis, elle voulait surtout passer à la télé.

        Je suis mauvaise langue, je n’ai pas vu le reportage, et je ne la connais pas, cette fille. C’est pas ma faute, il pleut.

      • Lien Rag permalink*
        25 mars 2010 13:24

        Mais tu as raison : la question n’est pas la justification des gens, mais le fait qu’ils l’aient fait. « J’ai fait ça pour aider » ça marchait aussi dans l’expérience de Milgram, avec les scientifiques… D’ailleurs les différentes expériences montrent que ce sont les gens serviables et consciencieux qui se plient le plus souvent.

  9. Lib permalink
    25 mars 2010 13:25

    « D’ailleurs les différentes expériences montrent que ce sont les gens serviables et consciencieux qui se plient le plus souvent. »

    J’ai toujours dit que j’étais trop serviable. C’est la faute de ma mère, tout ça 😀

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