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Lost in Space

17 mars 2010

On a du mal à rentrer dedans. Un peu comme le héros, Ivan, peine lui aussi à entrer dans son scaphandre avant le départ de la fusée qui doit l’emmener sur la station Mir. L’histoire commence en février 1991, peu avant l’implosion de l’URSS. L’empire communiste expire son dernier souffle, ses derniers rêves de grandeur en envoyant des hommes dans l’espace. Ivan est l’un de ces hommes. Médecin, il va devenir, à l’issue du roman, l’homme ayant passé le plus de temps dans l’espace, en apesanteur. Loin de sa famille, son corps se délite peu à peu, torturé par l’absence de pression sur sa peau. Alors que les équipes techniques se succèdent à ses côtés, Ivan continue son acte d’endurance dans l’espace.

Au détour d’un concours de nouvelles, un jour, il y a bientôt dix ans, j’ai eu la chance de croiser Hugo Boris. Nous avons discuté, échangé nos écrits. Aujourd’hui, alors que paraît son troisième roman, il a bien voulu me recevoir pour en discuter.

On a du mal à rentrer dedans, oui. Parce qu’avec les termes techniques dont nous abreuve Hugo Boris, on est un peu perdu. N’est pas cosmonaute qui veut. Les scènes, minutieusement décrites, avec les mots justes, les mots vrais, les mots de professionnels, en deviennent difficiles à visualiser. Mais ce dépaysement sémantique ne dure pas. Une fois plongé dans les étoiles, le lecteur est emporté par la force narratrice de l’auteur, au même titre qu’Ivan est arraché à la Terre malgré la pesanteur qui le retient. Le temps de cette lecture, c’est comme si, d’un seul coup, nous étions nous-mêmes des experts du voyage dans l’espace. Il en fallu des mois, à Hugo Boris, pour acquérir cette maîtrise. Des années, même – trois ans. La Cité des Étoiles à Toulouse, Moscou, Baïkonour, une base de lancement au Kazakhstan… Il s’est rendu au vif de son sujet pour être le plus honnête possible avec son lecteur. Et c’est difficilement qu’il quitte cet univers, confie-t-il. Son sujet, il l’a choisi, il l’a saisi à bras le corps, il en a fait une passion qui durera, qu’il aura envie d’explorer à nouveau.

L’écrivain n’en est pas à son coup d’essai. En 2005, après s’être essayé à l’art difficile de la nouvelle, il publie son premier roman chez Belfond, Le Baiser dans la nuque. Une œuvre touchante, sensible, étonnante de la part d’un jeune homme de 25 ans. Un roman sur la naissance, sur la musique, sur la surdité, où deux mondes sans paroles se rencontrent, celui des nouveaux-nés et celui du piano. En 2007, La Délégation norvégienne, un polar du grand froid dans un univers de chasseurs, où, à la fin de l’énigme, le lecteur doit lui-même prendre un couteau pour pouvoir finir le roman, dont les dernières pages ne sont pas massicotées. Celui-là m’a moins touchée, mais je rends hommage à la précision de l’écriture et au travail de recherche énorme qu’il a fallu pour rendre cette expérience du froid, dans un huis-clos inquiétant.

Pourquoi, après s’être intéressé à la maternité et à la musique ainsi qu’à la chasse, Hugo Boris a-t-il choisi, pour son troisième roman, l’espace ? « Pour surprendre », me répond-il. Il refuse les étiquettes, d’être cantonné à un genre et de ne pouvoir s’en échapper. S’il a publié La Délégation norvégienne, un roman policier, après Le Baiser dans la nuque, c’est pour ne pas être qualifié d’entrée de jeu d’écrivain de roman policier. Ce genre-là colle vite à la peau. Avec Je n’ai pas dansé depuis longtemps, il change encore de registre. Par défi, aussi, pour écrire un livre sur une situation qu’il ne connaîtra jamais : aller dans l’espace. Parce qu’il en a marre qu’on lui demande si ses parents étaient sage-femme ou pianiste après avoir lu Le Baiser dans la nuque, ou s’il est chasseur après La Délégation norvégienne. Comme si les lecteurs ne pouvaient pas concevoir que l’on puisse parler d’autre chose que de soi-même.Tentative à demi réussie : le livre est sorti depuis un mois et demi, on lui a déjà demandé deux fois s’il était allé dans l’espace…

Je n’ai pas dansé depuis longtemps sera donc un roman dans l’espace. Mais pas un roman de science-fiction. Hugo Boris explore ici un univers peu investi par les écrivains de fiction, autre que la fiction de genre habituellement attachée aux étoiles. Il faut le répéter : ceci n’est pas de la science-fiction. C’est une histoire, un roman, qui se passe dans une station orbitale. Rien à voir avec La Guerre des étoiles ou Startrek. Pas de grandes aventures intergalactiques ni d’extraterrestres, la scène est au début des années 1990 et non dans plusieurs siècles, et les personnages sont tout ce qu’il y a de plus humain, avec leurs qualités et leurs défauts.

Passionné par l’univers de son roman, par ses personnages et par son lectorat, Hugo Boris n’est pas de ces écrivains qui s’observent vivre plus qu’ils ne regardent le monde qui les entoure. « Un écrivain centrifuge », aime-t-il à dire, qui part de lui-même pour aller à la rencontre de ces gens, de ces mondes qu’il ne connaît pas, plutôt qu’un auteur centripète qui ramènerait tout vers lui. Surtout, un écrivain qui sait, qui aime raconter des histoires. Et qui le fait avec un amour et une maîtrise de la langue française comme on en lit peu. On en redemande.

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3 commentaires leave one →
  1. 17 mars 2010 10:19

    Tu m’en parles depuis longtemps, je n’ai toujours lu aucun de ses livres… Il serait temps que je m’y mettre, ton article m’inspire !

  2. Lib permalink
    17 mars 2010 20:21

    Je peux, évidemment, te les prêter !

  3. 22 septembre 2010 14:49

    « Le jury du Prix Amerigo Vespucci réuni sous la présidence d’Abdelkader Djemai a attribué le Prix Amerigo Vespucci 2010 à Hugo Boris pour son livre Je n’ai pas dansé depuis longtemps paru chez Belfond à égalité avec l’ouvrage de Reif Larsen pour L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S.Spivet chez NIL éditions. »

    Bravo à Hugo Boris pour cette bonne nouvelle !

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