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Et si on visitait le Danemark ?

16 mars 2010

Je suis une aventurière, une fille qui n’a pas peur de personne. Si, si. Et donc la dernière fois que j’ai été bien obligée d’aller chez W. H. Smith parce qu’il n’y avait plus le moindre exemplaire de Paradise Lost chez Gibert (si c’est pas malheureux, ça), c’était un peu la fête dans mon petit cœur : j’adore cet endroit. Une vraie librairie anglaise en plein milieu de Paris ! (Avec un rayon épicerie en plus : des livres et des oatcakes, que demande le peuple, franchement ?) Par principe, avant d’aller chercher ce pour quoi j’étais venue (et que j’ai trouvé, merci, j’ai passé un quart d’heure à comparer les différentes éditions), je passe au rayon SF-fantasy, et là, innocemment posé sur la table, un livre attire mon regard. Premier contact : « Mais tu ressembles drôlement aux Mensonges de Locke Lamora, toi ! » Je vous invite à cliquer pour comparer les couvertures, c’est quand même assez frappant.
Ensuite je regarde le titre : The Library of Shadows. Hm, c’est pour moi, ça. Une bibliothèque, des ombres, du danger, ça m’évoque quelque chose (à vous aussi, si vous suivez – ou si vous avez cliqué, bonnes gens), mais le titre est différent et là aucune trace de merchandising outrancier de la BBC. Rien à voir à part l’idée, à priori. Mais quand même, c’est plutôt sexy comme titre. Ça fait rêver la future professionnelle que je suis.
Je jette un coup d’œil très rapide au nom de l’auteur, qui ne m’évoque rien. Je regarde donc plutôt le résumé : un roman sur le pouvoir des livres et de la lecture… Tout un programme, dites-moi. Vous l’aurez peut-être remarqué (sinon c’est pas grave, je vous pardonne, parce que vous êtes gentils et que vous êtes beaux), j’ai la fièvre acheteuse en ce moment – c’est pour le bien de la croissance nationale, j’ai la carte bleue patriote. C’est pour ça que j’achète des livres anglais, oui, dans une librairie britannique, tout à fait, absolument, M. l’agent. Bref, je n’ai pas grand chose à perdre, et je me dis qu’au pire j’irai le revendre chez Gibert.

Arrivée chez moi, je range mes nouvelles acquisitions (articles à venir, quel teaser !) sur la microscopique étagère qui me sert actuellement de bibliothèque, et je regarde plus attentivement ce livre acheté au hasard (ce qui ne m’arrive quasiment jamais) : première surprise, l’auteur est danois. Si c’est pas profondément exotique, ça. Comme quoi, il n’y a pas que les Suédois qui peuvent écrire des romans à succès.

L’auteur

Mikkel Birkegaard est encore totalement inconnu au bataillon : ce brave homme n’a pas de page Wikipédia en français, celle en anglais est embryonnaire et en danois, c’est à peine mieux. Tout ce que je peux vous en dire est qu’il est né en 1968, qu’il vit à Copenhague où il exerce la profession d’ingénieur informaticien  et que Libri di Luca est son premier roman. Que c’est un best-seller au Danemark et que le livre a déjà été traduit en dix-sept langues, dont le français, sous le titre La librairie des ombres (paru le mois dernier). Mais finalement, la biographie de l’auteur, on n’en a pas tellement besoin pour apprécier un livre.

L’histoire

Au début du roman, on fait la connaissance de Luca Campelli, propriétaire de la librairie éponyme en danois (que les ayatollahs de la traduction ne s’emballent pas : oui, il est libraire, oui le titre anglais parle de bibliothèque, c’est normal, il y a aussi une bibliothèque dans l’histoire, tout va bien, les traducteurs ne sont pas incompétents¹, vous pouvez recommencer à respirer), qui se trouve à Copenhague, à notre époque. Luca est un libraire passionné, bibliophile, bibliovore, bibliomane, qui vend des livres anciens, précieux ou simplement d’occasion, des premières éditions du XIXe aux reliures somptueuses et des romans de gare aux pages pleines de sable. On l’aime bien, Luca, il est intelligent, cultivé, passionné, mais il dégage aussi quelque chose de doux et de tranquille, tout comme sa librairie, avec ses livres jusqu’au plafond et sa galerie… Dommage, il meurt p. 13, à la fin du premier chapitre. Poussé par un livre. Oui, vous avez bien lu.
C’est son fils, Jon, qui hérite de la librairie fabuleuse et de ses mystères. Jon est avocat, un avocat brillant et sexy (mi-danois, mi-italien, je vous laisse imaginer ce savoureux mélange… ), il a 33 ans et il n’a pas parlé à son père depuis son adolescence, marquée par la mort de sa mère. Après l’enterrement de son père, Jon apprend que celui-ci faisait partie d’un groupe de gens aux facultés extraordinaires : les Lectors (en anglais) ou Lettore (dans la version française, apparemment – j’avoue que je préfère) ont le pouvoir d’influencer les esprits par la lecture, active ou passive. Mais la Société des Bibliophiles est divisée en factions : l’un de ses membres serait-il responsable du meurtre de Luca Campelli ?  Jon va mener l’enquête en compagnie de Katherina, une jolie rouquine dyslexique.

Critique

Franchement, La librairie des ombres n’est pas le livre du siècle : si c’est ça le dernier phénomène littéraire danois, je plains les voisins de nos voisins du nord. C’est tout à fait sympathique, mais ça ne casse pas trois pattes à un canard, non plus. (Non, je ne milite pas pour la violence anti-palmipèdes, mais quand même, le magret, c’est vachement bon !)

Bon, ça démarre tout doucement. L’auteur met quand même 120 pages à nous balancer un semblant d’action, et utilise tout ce temps pour camper son décor, ses personnages, son intrigue :
1. Luca meurt.
2. Jon plaide.
3. Jon va à l’enterrement
4. Jon retourne à la librairie.
5-12 Blablabla… Jon et le lecteur commencent vaguement à comprendre de quoi il s’agit, mais cette histoire de super-lecteur, on a un peu de mal à l’avaler ; le lecteur est aussi perdu que le protagoniste par les explications un peu laborieuses de l’auteur. Un quart du bouquin quand même pour introduire la Société des Bibliophiles, c’est un peu long : l’idée de base est originale, un peu tirée par les cheveux, c’est vrai. Ce qui n’en arrête pas certains, qui savent entraîner le lecteur dans leurs délires. Là, on comprend bien de quoi il s’agit, mais on a du mal à y croire : on dirait que l’auteur le sent, alors il s’applique de son mieux à tout bien nous décrire en détails. On n’accroche pas.
Et les personnages peinent un peu à nous intéresser : Katherina n’a pas confiance en elle, Jon est un peu perdu et nous perd avec lui. Dors un coup, coco, puis reviens faire le héros quand tu auras un cerveau.

Ce qui se produit donc à peu près p. 120, au moment où l’enquête commence et où le rythme s’accélère un peu : quand l’auteur fait agir ses personnages au lieu de nous les raconter, quand il nous fait une démonstration du pouvoir qu’il a vainement essayé de nous décrire jusqu’ici, là tout de suite ça va mieux, et ça va pas mal. Le mélange entre ce pouvoir un peu fantastique et une bonne vieille intrigue policière prend plutôt bien, les méchants sont très retors, les traîtres sont vils et les héros sont héroïques : il y a du feu, du sang… et du sexe aussi, comme ça tout le monde est content.
L’histoire est raconté du point de vue de Jon et de Katherina : leur regard sur l’histoire n’est pas tellement personnalisé, mais matériellement, il permet une vue d’ensemble qui n’est pas inintéressante. Quant à la qualité de l’écriture, je l’ai lu en anglais traduit du danois, que voulez-vous que je vous dise ? Je ne sais pas si c’est la traduction anglaise qui ne rend pas justice à l’original (il paraît que c’est le cas de Millénium, mais je ne sais plus où j’ai entendu ça, et je crois que Playne n’était pas d’accord…), mais ce n’est pas toujours très… limpide. Ça se lit bien dans les transports, et sur la plage sans doute, mais le style n’a rien d’exaltant.

En somme un premier roman honorable et plaisant, avec en prime un bel hommage aux livres et à la lecture.

The reading itself proceeded almost mechanically and he was able to admire the interplay between the type and the background. He focused on the shadows as they appeared, and after a while he had the feeling that they were following along with the story.

Éditions

Mikkel Birkegaard, Libri di Luca, paru au Danemark en 2007, chez Aschehoug, qui après avoir imprimé 10 000 copies a dû lancer la réimpression au bout de dix jours seulement, d’après le site de l’agence littéraire ANAW.
The Library of Shadows, version anglaise, parue en avril 2009 chez Black Swan, ISBN-13 : 978-0552775021.
La librairie des ombres, version française, parue en février dernier, chez Fleuve Noir, ISBN-13 : 978-2265087224.

Note

1. En revanche les éditeurs français… Sans rien vous révéler de l’intrigue, il y a bien une bibliothèque dans la librairie des Campelli, librairie qui donne au roman son titre original ; il y a aussi une bibliothèque où il se passe des trucs un peu glauques qui ont un rapport avec des ombres, celle du titre anglais (et allemand), mais ce n’est pas celle-là. Il n’y a aucune ombre dans la librairie. Je m’interroge donc : l’éditeur a-t-il seulement lu le livre ?
Je me suis copieusement énervée sur le sujet : comme ce n’était pas l’objet de cet article, j’ai fini par en faire un autre, qui paraîtra dans quelques jours ; pour retourner à La librairie…, c’est par là .

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4 commentaires leave one →
  1. 16 mars 2010 15:43

    De l’humour, un esprit critique acéré, une douce passion pour la littérature, un esprit d’aventure. Les commentaires sont aux critiques ce que celles-ci sont aux oeuvres dont elle parlent, une glose de la glose. Donc un sous-genre de sous-genre.

    Ceci dit, et qui n’a rien a voir avec le sujet, un article qui laisse bien imaginer le roman qui de cache derrière, met l’eau a la bouche, mais retient la langue. Bref, sans avoir lu le roman, j’en retiens une impression de bon équilibre.

    Ps : il s’agit de devenir professionnelle dans quelle sphère/domaine ?

  2. platypus permalink
    16 mars 2010 20:51

    Je ne sais pas si l’appétit vient en mangeant, Syracuse, mais chaque article est encore meilleur que le précédent. L’effet Kiss cool, le printemps ? C’est plaisant en tout cas.

  3. 17 mars 2010 00:47

    Arrêtez, vous allez me faire rougir…^^

    Sinon, pour répondre à ta question, Platypus, il y a sans doute un certain effet diplôme qui joue sur mon moral, donc sur mon écriture. Contente que ça te plaise !

Trackbacks

  1. Messieurs les éditeurs, s’il vous plaît… « Culture's Pub

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