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24 heures de la vie d’un homme

8 mars 2010

Un corps nage dans une eau saumâtre. La caméra fait un gros plan sur la cheville, remonte sur le mollet, contourne les muscles du bas du dos, effleure le torse. C’est un homme nu qui déplie ses membres, libéré de la gravité, sensuellement suspendu dans un espace anonyme. George Falconer est professeur d’université à Los Angeles. Il est aussi homosexuel dans les États-Unis des années 60, et son partenaire depuis 16 ans est décédé quelques mois auparavant d’un accident de voiture. Privé des repères qui lui importent, enfermé dans des repères qui ne sont pas les siens, «it takes time for me to become George», dit-il. Étranger à son propre corps qui était jadis pour lui la matière de son amour avec Jim, il ne se retrouve plus ailleurs que dans les vêtements qu’il enfile soigneusement, et les lunettes sévères qui cachent sa lassitude. Mais nous sommes le 30 novembre 1962, et aujourd’hui, George a fait son choix.

***
*

En 101 brèves minutes, Tom Ford déroule le récit d’une journée qui contient une vie. Les thèmes en sont familiers, chers à l’auteur du roman dont est tiré le film, Christopher Isherwood. Il y a d’abord la liberté, la volonté entêtée de ne pas être autre chose que soi, contrée par l’impossibilité de se définir au sein d’une société paranoïaque et ambiguë. Les regards qui pèsent sur le personnage, amicaux ou hostiles, tranches médusantes de vie, la caméra s’attarde dessus en gros plan, les fige, les transcende.

Il y a la sensualité ensuite, le corps masculin filmé jusqu’à la fascination. La pellicule suit lentement les contours de muscles nus libérés de la gravité, de peaux humides, de lèvres éclairées par le soleil. Le rapport au corps n’est nullement glacé, il est dénué d’esthétique outrancière, à peine sexuel. Il s’agit avant tout d’un regard tendre et proche, d’une main qui glisse le long des torses gorgés de vie.

Il y a la vie précisément, inconstante comme les vagues d’un océan nocturne, qui n’offre des moments de limpidité que pour les remporter avec le reflux. La vie amuse aussi souvent, et l’on rit sans sarcasme, par adhésion aux pièges qu’elle tend pour les déjouer lorsqu’on y tombe. Dans le cliquetis de la machine infernale que lance George, il n’existe aucune coïncidence, mais il n’existe non plus aucune vérité derrière les signes. Le présent est selon lui la preuve que l’avenir se fait de plus en plus court, la vie se chargera de le lui démontrer par l’absurde.

Autour de ce jeu de flash-back, deux caractères portent le film de bout en bout. Colin Firth, d’abord, joue avec un talent égal la dureté de la détermination, la tendresse de la sensualité ou la crudité de l’abandon. Il n’y a pas une seule fausse note dans son interprétation, pourtant éloignée de ses emplois habituels : c’est avec l’évidence de la grâce qu’il enfile le costume terriblement pesant d’un homme parcouru à la fois de toutes les émotions de sa vie.

Mais le nom qui s’impose est surtout celui de Tom Ford, dont on ne saura jamais que ce film n’est que son premier. Il joue avec une photographie dont les trouvailles auraient dû par moment créer des ruptures, et deviennent pourtant naturelles, parce que toujours justifiées. Il transforme en objet physique un roman complexe et impalpable, se joue du noir et blanc, se permet des changements de chaleur lumineuse au sein d’une même scène, recule ou rapproche la caméra à l’extrême. Il n’y a pas de mesure dans sa manière de filmer, et pourtant il n’y a pas d’excès, toutes les pièces s’assemblent pour former une harmonie étrange mais totale.

***
*

A single man est un film hypnotique, où l’on plonge à la suite d’un corps qui se déploie dans une eau saumâtre, et dont on secoue l’illusion à regret pendant le lent murmure du générique de fin. Il reste présent ensuite, comme émotion plus que comme pensée, se fraie un chemin jusqu’au fond de la mémoire pour venir s’y camper avec le sentiment d’une évidence. Il signe, espérons-le, l’émergence d’un nouveau maître.

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4 commentaires leave one →
  1. Syracuse Cat permalink
    8 mars 2010 22:40

    Wow, j’en sors, et tu sais quoi ? Je suis tellement contente que ce film soit le dernier de cette folle semaine de cinéma. C’est magnifique, tout simplement, je suis… subjuguée.

    Je constate que tu n’as rien dit de l’envoûtante musique de Shigeru Umebayashi (梅林茂, parce que j’ai un Mac et que je suis snob), qui contribue autant à la qualité hypnotique du film que les silences, si beaux… C’est d’autant plus intéressant que certains comparent le film de Tom Ford à ceux de Wong Kar-Wai, qui a justement utilisé le thème de Yumeji du même compositeur dans In the Mood for Love : Ça me fait un peu drôle de faire cette remarque, parce que je suis bien loin d’être une spécialiste de la musique, mais quand j’ai vu apparaître ce nom au générique, j’était ravie.

    Moins important, je constate aussi que tu ne m’avais pas dit que le collègue soucieux de son avenir avait cuisiné des tartes pour notre plus grande plaisir, à une époque…

    • Vuuv permalink
      8 mars 2010 22:53

      Ah bah non ma belle, je sais sur quoi je spoil 😀 Mais quand je l’ai vu pendant la séance j’ai poussé un petit cri de souris tout à fait significatif. Il est toujours aussi charmant, même en universitaire parano. Il ira loin.

      Exact pour la musique, qui participe totalement de l’ambiance. Bref, je suis ravie que tu aies aimé !

    • Vuuv permalink
      8 mars 2010 23:20

      Tiens la musique a dû me marquer plus que je le croyais, je l’ai cherchée sur Spotify, sans la trouver du coup (merci 😉 ).

Trackbacks

  1. DOSSIER : Oscars 2010 « Culture's Pub

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