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L’éducation de Jenny Mellor

5 mars 2010

Décidément, 2010 commence fort, et je ne regrette pas d’avoir pris un abonnement illimité au cinéma. Dimanche dernier, avec Lib, on s’est levées de bon matin pour braver la tempête et aller au cinéma voir Une éducation. Certes, on n’a pas payé grand chose mais on a quand même mis nos réveils et affronté les éléments déchaînés pour voir ce film… et on ne l’a pas regretté.

Une éducation
raconte l’histoire de Jenny, 16 ans, élève modèle d’un lycée de jeunes filles anglais du début des années 1960 : poussée par ses parents, Jenny fait tout ce qu’il faut pour pouvoir entrer à Oxford. Son seul point faible ? Le latin. Mais la demoiselle s’ennuie. Ferme. Elle attend autre chose de la vie que de trimer sur ses versions : elle veut lire, voir Paris, écouter tranquillement Juliette Gréco ; elle rêve d’une vie pleine de joie et de beauté. Comme toutes les ados, en somme, elle a soif de nouveauté et d’expériences. Quand sa route croise celle de David, elle commence à voir la vie en couleurs : David est deux fois plus âgé, il conduit une voiture de sport, fume des cigarettes russes qu’il a ramenées de France… mais ce n’est pas sur ces aspects matériels que se fonde leur relation. Il stimule son intelligence, l’emmène écouter Ravel, l’invite dans des grands restaurants, lui fait visiter Oxford et Paris. L’amitié finit par laisser place à la romance, bien sûr, mais les conséquences ne seront pas forcément celles que l’on croit.

L’éducation de Jenny n’est pas une éducation sentimentale, à mon avis : c’est vraiment un cheminement, un parcours personnel vers l’âge adulte. L’ensemble est traité avec une grande justesse par la réalisatrice, et remarquablement interprété par l’ensemble de la distribution.

Carey Mulligan, que vous avez peut-être vue ici si vous avez bien fait vos devoirs, prête à Jenny son charme et son intelligence. Elle est fraîche et vive, et elle interprète brillamment les contradictions de cette petite jeune fille qui croit savoir ce qu’elle veut : ce rôle a rapporté à Carey Mulligan le BAFTA de la meilleure actrice, ainsi qu’une nomination au Golden Globe et à l’Oscar. Peter Sarsgaard est à la fois charmant, charmeur et parfaitement veule dans le rôle de David (plusieurs d’entre vous le reconnaîtront peut-être, il joue Mark dans Garden State). Ses amis Danny et Helen sont interprétés par Dominic Cooper, falot juste comme il faut, et Rosamund Pike, excellente dans le rôle de la parfaite idiote. Les parents Mellor sont aussi très bien, surtout Alfred Molina, lui aussi nommé pour plusieurs récompenses : il réussit l’incroyable tour de passe-passe d’être à la fois insupportable et touchant, c’est-à-dire ce père qu’on déteste parfois et qu’on aime toujours. Enfin, Emma Thompson est discrète mais magistrale.
C’est la grande saison de récompense, donc je vous signale au passage que Une éducation était nommé comme meilleur film étranger aux Césars, et comme meilleur film aux BAFTA ; le film est toujours en course pour l’Oscar. Enfin, le petit bonhomme doré ira sans doute à Avatar, mais allez quand même voir le film de Lone Scherfig. Si la morale du film n’est pas franchement novatrice, elle est traitée avec beaucoup d’honnêteté et d’optimisme, pour un résultat fort sans être dur.

Le passage érudit qui a quand même un vague rapport avec la choucroute – si, si.

Une éducation repose sur la bonne vieille métaphore des deux branches du Y, si présente dans la littérature britannique, puisqu’elle remonte au moins à la ballade de « Thomas the Rhymer » , dont certaines versions datent du XIIIe siècle¹ :

‘O see not ye yon narrow road,
So thick beset wi thorns and briers?
That is the path of righteousness,
Tho after it but few enquires.
‘And see not ye that braid braid road,
That lies across yon lillie leven?
That is the path of wickedness,
Tho some call it the road to heaven.*

Si mes souvenirs sont bons, cette image est abondamment reprise dans Moonfleet², de Falkner (oui, écrit comme ça, pas comme l’autre) : dans une bonne police de caractère, c’est particulièrement évident. La branche de gauche est large, c’est la voie de la facilité, une allée bordée de fleurs, la belle vie, les jolies robes, le champagne et les escapades à la campagne. La branche de droite est toute étroite, comme un étroit sentier garni de ronces et de cailloux qui font mal aux pieds, c’est une vie d’étude et de travail pour un futur dans l’enseignement ou l’administration, une qui manque un peu de glamour… Vous vous doutez bien que c’est la voie recommandée par la Morale ; c’est la seule qui mène quelque part. (Bon, personnellement, je choisirais la voie du milieu³, la voie du crépuscule, celle qui mène au royaume des Elfes, mais dans la vie, ce n’est pas une option. Damn.)
Une bonne histoire d’éducation, c’est celle où on commence par prendre la voie de gauche avant de retrouver le droit chemin. Je ne suis pas chrétienne, et je me fiche bien d’arriver au Paradis. Parfois, la morale, je me dis que ça m’est bien égal. Mais sans elle, la vie sociale serait quand même pour le moins problématique. Et ce n’est pas en choisissant la facilité qu’on arrive à faire quelque chose de sa vie, fuir la difficulté ne mène pas à grand chose. Ce n’est pas tant de la morale que du bon sens, au fond. Je sors un peu de mon sujet… Encore que.

À 16 ans, Jenny est au carrefour, en plein milieu du Y, et elle hésite. Elle veut vivre sa vie et prendre elle-même ses décisions, elle pense savoir ce qui est bon pour elle. Ne vous méprenez pas, elle n’est ni sentimentale, ni romanesque : ce n’est pas la banale histoire d’une jeune fille naïve qui tombe amoureuse d’un homme plus âgé. L’héroïne est profondément rationnelle, elle ne se jette pas tête baissée dans cette relation. Elle pèse le pour et le contre avant de prendre sa décision, et ce n’est pas son cœur qui l’entraîne. Elle est maligne, elle se croit adulte… mais elle n’a jamais que 16-17 ans, et elle s’engouffre tête baissée sur la voie de gauche avant de se prendre la réalité sur le coin de la figure – peut-être de quoi nous mettre un peu de plomb dans la tête à tous.
En incriminant les adultes qui l’entourent, Jenny se retrouve de fait confrontée à ses propres responsabilités, et doit assumer ses choix, accepter ses décisions, payer le prix de ses erreurs. Mais tout ceci est présenté comme un processus éminemment positif, et c’est là ce qu’Une éducation a de réussi. Là où le film est profondément optimiste, pour reprendre le mot de Lib, c’est qu’il revendique le droit à l’erreur : bien sûr, il y a des conséquences. Bien sûr, la pente est dure à remonter. Optimiste ne signifie pas complaisant. Mais au bout du compte, tout ça en vaut la peine. C’est ça, grandir.

Notes :

1. Le texte complet sur Wikisource.

* [Ma traduction des deux strophes citées :] Ne vois-tu pas l’étroit sentier jonché de ronces et d’épines ? C’est le chemin des justes, mais rares sont ceux qui le demandent. Ne vois-tu pas cette belle allée bordée de lys fleuris ? C’est le chemin des pécheurs qui croient aller au paradis.

2. À vrai dire, je suis sûre d’avoir lu ça dans un roman, quand j’étais plus jeune ; je suis bien certaine que c’est un livre que mon père a lu aussi parce que j’ai le souvenir très net d’en avoir parlé avec lui. En revanche, mes sources sur Moonfleet ne mentionnent pas cette image… Il se peut qu’il s’agisse d’un autre livre, même si je suis sûre de moi à 97%.

3. ‘And see not ye that bonny road,
Which winds about the fernie brae?
That is the road to fair Elfland,
Whe[re] you and I this night maun gae.’
[Je traduis :] Enfin, vois-tu entre les fougères les méandres de ce joli chemin ? C’est la route du Pays des Fées où nous nous rendons ensemble ce soir.

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8 commentaires leave one →
  1. Lib permalink
    5 mars 2010 10:00

    Il est très réussi, cet article ! Merci 😉

    • Vuuv permalink
      5 mars 2010 13:35

      +10 000 :p

      • Lib permalink
        5 mars 2010 14:01

        Tu as pu le voir, le film ?

      • Syracuse Cat permalink
        5 mars 2010 14:35

        Je vous aime très fort, toutes les deux : vous le savez, ça ?

  2. broc77 permalink
    6 mars 2010 15:59

    Bravo pour cet article qui me donne une grande envie d’aller voir ce film!

  3. Syracuse Cat permalink
    7 mars 2010 10:31

    Merci, Broc, et bienvenue sur Culture’s Pub : j’attends ton premier article avec impatience !

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