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L’île des tempêtes

3 mars 2010

Un an sur deux depuis 2002, le cinéma hollywoodien célèbre une rencontre improbable. La collaboration étrange d’un blondinet frêle que l’on aurait pu croire falot, et d’un monument qui sent le soufre et la poudre ; de la star de Titanic et du réalisateur de Goodfellas ; de Leonardo Di Caprio et de Martin Scorsese.
Fraîchement débarqué d’un rôle de Roméo timide, d’une partie de jeune noyé ennuyeux et d’un film oublié sur des Plages, Di Caprio est un gamin à la carrure incertaine quand 2002 le voit en parallèle dans Catch Me if You Can, où il affirme son talent comique, et dans Gangs of New York, où même s’il peine à lutter contre Daniel Day Lewis il surprend par sa pugnacité et son énergie. Deux genres lui ouvrent leurs portes, il fait son choix. A la suite de Gangs of New York il accompagne Scorsese dans l’aventure d’Aviator et plonge dans la folie jusqu’à l’étouffement, puis tourne dans The Departed. Ce qui l’attire, ce qu’il joue le mieux, c’est la faille, l’homme qui marche au bord d’un précipice et contemple déjà la chute, suivi par le regard étranglé du spectateur.
Quatre années se sont écoulées depuis The Departed, un film correct mais pas indépassable, mais ce temps de gestation inhabituellement long n’aura pas été vain, puisque voici le duo réuni pour une production nouvelle, tirée d’un roman de Dennis Lehane : Shutter Island.

***
*

La suffocation dans l’île du volet clos commence dès le voyage. Verdâtre et nauséeux, l’agent du FBI Teddy Daniels retrouve son nouvel équipier, l’agent Chuck Aule (Mark Ruffalo), sur un ferry gris et solitaire qui les emmène vers Shutter Island. Au rythme d’une musique martelée et presque trop dense, trop cinématographique tout comme le fond tempétueux d’une mer trop manifestement plaquée sur un écran de studio derrière le navire, les deux hommes approchent du plus gros centre psychiatrique de la côte Est. Une patiente dangereuse, comme tous les patients de ce centre pour cas psychiques graves, s’est échappée, et leur aide est requise. Rapidement, puis presque au ralenti, la caméra adopte le point de vue de la calandre avant quand la voiture qui emmène les deux hommes franchit les portes du centre, une par une, et les laisse lourdement retomber. Derrière les murs, un univers paisible de pelouses vertes et fleuries cultivées par des bonshommes presque inoffensifs, s’ils n’avaient des chaînes leur entravant les pieds. Et surplombant l’ensemble, une forteresse grise et fantomatique, l’aile C, le bâtiment de sécurité pour les cas les plus violents.
Dans cet univers faussement enjôleur ou ouvertement hostile, secoué par la tempête et séparé du pays par des falaises escarpées et un immense bras d’océan, Teddy de malaise en terreur suit les traces de la disparue Rachel Solando. Sur fond de mémoires du nazisme encore fraîches pour cet ancien combattant, de pratiques psychiatriques barbares et de traumatismes personnels, encadré par deux médecins inquiétants, Dr Cawley (Ben Kingsley) et Dr Naehring (Max von Sydow), il entreprend un jeu de piste qui l’emmène aux limites de sa propre psyché. Quand le monde du rêve bouleverse celui de la réalité, quand l’esprit ne peut plus se fier à rien, pas même à lui-même, quand la folie baigne la crête noire d’un asile coupé du monde, sur cette ligne fine et dérangeante, Scorsese et Di Caprio offrent le meilleur de leur art.

***
*

De scènes oniriques aux couleurs vives jusqu’à l’insoutenable, traitées remarquablement par le directeur de la photo Robert Richardson (à qui l’on doit entre autres Platoon, Casino, les deux Kill Bill, Aviator et Inglorious Bastards, excusez du peu…), en moments de réalité gris et lourds, de vieux trucs de roman policier exploités avec brio à des trouvailles de suspense menées à leur point culminant, Shutter Island est irréprochable. Jusqu’aux excès de cinématographie dont il joue pour souligner insidieusement le surréalisme et la fausseté des univers psychologiques qu’il développe. Parce que rien n’est sûr, que le rêve et la réalité traversent du début à la fin du film un miroir de malheur, Scorsese exploite l’ambiguïté de son héros à mesure que le visage de Di Caprio se délite et que sa tête se brise de douleur. Jusqu’au dernier moment, le spectateur suit ce processus, uni sans concessions à Teddy Daniels, privé de recul, d’analyse, de froideur. Plongé dans ce monde où la couleur et la matière se condensent jusqu’à la présence physique, avant de se dissoudre et se détruire, où les obstacles de l’écran font écho aux obstacles d’une enquête dont le but réel demeure incertain. Il est impossible de sortir de Shutter Island sans une sensation violente d’étranglement. Pas de catharsis ici, et pas de salut. Juste un chemin implacable et périlleux, jusqu’à ce que les portes retombent lourdement sur le passage.

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20 commentaires leave one →
  1. Raniver permalink
    3 mars 2010 09:05

    Shutter Island a aussi été adapté en bande dessinée par Christian De Metter (pour le dessin et les couleurs, le scénario étant de Dennis Lehane).
    Cette BD est une excellente adaptation du roman !

  2. Cali permalink
    3 mars 2010 10:02

    On remarquera quand même que Scorcese est sur la bonne voix pour retrouver le niveau qu’il avait à l’époque de Casino. Il a d’ailleurs troqué De Niro pour Di Caprio (le lobby italien, des fois…) mais ça marche pareil (en tout cas depuis Aviator, avec The Departed et Shutter Island donc)

    Le couple réalisateur / acteur est ici très bon, et qu’est-ce que Di Caprio joue bien. J’en ai marre des gens qui boycottent ses films depuis qu’il a joué dans Titanic, c’est un excellent acteur, qui n’a comme défaut que le fait de paraître éternellement jeune. C’est pas forcément un défaut mais ça fait bizarre dans certains films (Aviator aussi). En revanche, j’ai bien aimé la première scène sur le ferry justement, où même si les décors sont vulgairement plaqués (c’est pas la seule scène du film où ça arrive soit dit en passant, et c’est bien moche), on voit Di Caprio vomir de sea sickness. Le cassage de l’image de Titanic est bien vu 😀

    En tout cas c’est un film à voir, au moins pour le jeu d’acteur, où Mark Ruffalo, Ben Kingsley et Max von Sydow campent des seconds rôles convaincants, même si peu développés, et le talent de la mise en scène. Bah oui, Scorcese il est pas mauvais quoi.

    • Lib permalink
      3 mars 2010 10:09

      Tout à fait d’accord avec ton paragraphe sur Leo. Excellent acteur.

    • Vuuv permalink
      3 mars 2010 11:05

      Ah bah je suis bien d’accord oui ^^ (ôte moi d’un doute, mon article ne donne pas l’impression contraire ? ce serait ballot :/). C’est aussi pour cela que je mentionne 2002, pour moi c’est une charnière : avant Di Caprio n’était pas mauvais, juste sauvagement sous-employé dans des rôles de jeune chérubin (quoi qu’on pense de Titanic, ce n’est pas son meilleur morceau de bravoure en tant qu’acteur). En 2002, certes il ne tient pas encore face à Day Lewis (on ne peut pas le lui reprocher, et il corrige le tir dans Aviator où il est inégalable) mais il est quand même excellent, et dans Catch Me if you can, il est tout simplement remarquable.

      Pour les décors vulgairement plaqués, je ne trouve pas ça dommage du tout, et je pense savoir pourquoi ils le sont. Allez un effort d’imagination, les gens qui ont vu le film (attention on ne spoile pas on garde la solution pour soi). Pourquoi donner un tel effet studio. Sur le ferry qui l’emmène depuis le continent. Hmm.

      • Lib permalink
        3 mars 2010 11:12

        Non t’inquiète, je n’ai pas eu cette impression. J’ai plus l’impression que Cali renchérit 😀

      • Vuuv permalink
        3 mars 2010 11:19

        M’étonne pas de lui ça 😀 (/kiss)

  3. Syracuse Cat permalink
    3 mars 2010 14:14

    Bon, je pense que j’irai le voir, et je donnerai mon avis à ce moment là… En attendant, je constate qu’ici les louanges sont unanimes alors que j’ai d’autres échos : des gens se seraient ennuyés devant le film…!
    Je suis d’autant plus curieuse, du coup.

    PS : Vuuv, ta théorie faudra sûrement que tu m’expliques, j’ai la vague impression que c’est le genre de trucs à côté desquels je passe complètement. On verra.

    En réalité, ce commentaire ne sert à rien… à part à dire que j’ai lu ton article et que je le trouve très bien.

    • Vuuv permalink
      3 mars 2010 14:30

      Il y a toujours des gens pour s’ennuyer devant quelque chose. Même devant un chef d’oeuvre, et souvent avec la meilleure foi du monde. Je suis persuadée que y a pas mal de trucs à côté desquels je suis passée, parce que je n’étais pas d’humeur ou pas prête. Heureusement qu’il y a ce genre de différences d’opinion parce que cela prête au débat et permet de comprendre la valeur de l’art (cf. Platon :p).
      Bref, si tu connais quelqu’un comme ça qui a envie de venir commenter, encourage le à le faire ^^

      • Lib permalink
        3 mars 2010 15:31

        La preuve, je me suis ennuyée devant Mort à Venise. Je ne conteste pas la qualité du film, j’ai juste pas compris l’intérêt et je suis passée à côté.

  4. phylacterium permalink
    5 mars 2010 19:15

    (ça faisait longtemps que je n’étais pas passé au culture’s pub, et j’y reviens avec plaisir ^^)

    Bref, j’abrège mon prologue nostalgique. Je profite de ton article pour avouer que ce film fut pour moi une forme de déception. Je m’explique. J’ai adoré le contenu du film, la mise en scène, la musique, le jeu des acteurs, l’ambiance… On s’approche en effet d’une certaine perfection dans le genre du thriller, ou même dans le cinéma en général. Soit.

    Je préviens : à partir de là, je vais spoiler le film, donc ceux qui ne l’ont pas vu, arrêtez-vous là…

    Mais je dois dire que la fin, disons la « révélation finale » m’a beaucoup dérangé et a, pour ma part, défait une partie du plaisir que j’avais eu à voir le film. C’est comme si d’un seul coup, Scorcese s’était obligé à donner un sens à son film alors que tout l’intérêt que j’y trouvais reposais justement sur l’absence de sens, sur le flou et sur une réflexion sur la folie qui entraînait avec elle le spectateur en l’empêchant de savoir la vérité. J’aurais largement préféré que Scorcese nous laisse dans l’incertitude quant à savoir si, oui ou non, son héros est fou ou s’il s’est fait manipuler par les psys. Du coup, Shutter Island s’est réduit pour moi à un film à clef, à la manière de ceux de Shyamalan, et a du coup perdu sa portée plus universelle, sur l’homme, la folie, la violence, direction qu’il semblait prendre au départ.

    Cette réaction de ma part m’a beaucoup troublé car, en dehors de cette fin, j’ai vraiment adoré le film. Je pense que ça a du être le même genre de déception que quand j’ai appris que le Père Noël n’existait pas. Parfois, on préfère ne pas savoir la vérité. Quelqu’un d’autre a-t-il eu cette sensation là ou suis-je le seul ?

    • Toyboy permalink
      6 mars 2010 23:50

      SPOILER

      A priori (je ne l’ai pas lu), j’ai entendu qu’il calque exactement la fin sur celle du roman, donc on ne peut pas forcément le blamer pour ça.
      Maintenant, c’est vrai que j’ai adoré la scène d’explication avec Ben Kingsley (avant qu’on voit la scène où il assassine sa femme), justement pour l’ambiguité qu’elle dégage. Entre le début du dialogue avec Ben Kingsley et la scène du meutre, on est absolument libre de penser qu’il raconte des conneries, et que tout ceci fait partie de la manipulation dont est persuadé Leo. C’est assez fascinant, et la scène du meutre vient malheureusement enlever une partie de cette fascination. Cela dit, la scène du dialogue constitue, selon moi, un très grand moment de cinéma, à cause justement de cette ambiguité qui nous obsède tout du long.

      • Syracuse Cat permalink
        7 mars 2010 12:58

        Vuuv sous les traits de Syracuse Cat (la flemme de switcher :p) : je suis d’accord, Scorsese a respecté le livre, cela étant il aurait peut-être mieux fait de ne pas, on est à peu près tous d’accord là dessus. Après les derniers moments du film sont un magnifique moment de cinéma, alors quelque part je me dis que ce n’est pas si grave.

  5. Platypus permalink
    6 mars 2010 20:11

    J’aime beaucoup les films de Scorsese, pourtant la dizaine de personnes qui m’en a parlé a été unanime pour me dire que le film était décevant et le scenar très faiblard. Qui croire alors ?

    • Lib permalink
      6 mars 2010 21:33

      Va le voir, tu sauras ce que tu en penses !

  6. Platypus permalink
    6 mars 2010 21:51

    Je devais dimanche dernier, mais malgré la crise les gens vont au ciné en masse le dimanche, c’est scandaleux, il n’y avait plus de place.

  7. Toyboy permalink
    6 mars 2010 23:40

    Excellent article, Vuuv, mais je te l’ai déja dit hier autour d’un verre (le whisky te montant rapidement à la tête, je le répête, au cas où^^).
    Bon, sinon, imo, meilleur film de ce début d’année. Une expérience plus qu’un film, un malaise constant comme j’en avais peu éprouvé au ciné depuis pas mal de temps.
    Sans même parler du scénario, du twist ou de l’interprétation, je retiens surtout de ce film qu’on en ressort KO après avoir été « manipulé » deux heures durant. Un film unique, et un très, très grand Scorsese.

  8. Syracuse Cat permalink
    7 mars 2010 10:30

    Crap. J’aurais pas dû lire tous ces commentaires : même en évitant ceux clairement balisés comme des spoilers, j’ai commencé à cogiter… J’espère sincèrement que ce que j’imagine est faux et que je serai quand même prise dans le truc.

    • Syracuse Cat permalink
      7 mars 2010 12:59

      Si Syracuse Cat répond à Syracuse Cat, est-ce que cela donne l’impression que Syracuse Cat a des voix dans sa tête ? Et si Syracuse Cat a des voix dans sa tête, qui est Syracuse Cat ?

      Heu non c’était tout.

      With love, Vuuv.

  9. Lib permalink
    12 avril 2010 20:23

    J’en sors (il serait temps !).
    Je me rends compte que j’ai lu le roman, mais que je ne rappelais pas les passages qui correspondent aux toutes dernières minutes du film, le dialogue final entre Leo et Mark Ruffalo. Il faudra que je reprenne juste la fin.

    J’ai bien aimé le film… mais curieusement, je ne suis pas complètement rentrée dedans, je suis restée un peu détachée… peut-être parce que je connaissais la fin de toute façon ?

  10. Lien Rag permalink*
    12 octobre 2010 13:29

    Excessivement déçu par ce film.
    Je vais rejoindre l’avis de Phylacterium, et un peu celui de Lib :

    Le film commence par 1h30 stressante. Très stressante. D’ailleurs c’est pas étonnant, Scorcese accumule les grosses ficèles les lieux oppressants, les personnages flippants, les gros plans sur Dachau, les morts qui ouvrent les yeux, etc. C’est bien fait, certes, mais c’est tellement évident qu’au bout d’une demi heure on se dit : « il va pas oser nous faire ça comme fin. Les twist-endings c’est dépassé ! « .
    Eh ben ça loupe pas, le twist ending gros comme une maison qui arrive.
    Ceci dit, on n’a pas droit, comme d’habitude à un twist dans les 30 dernières secondes, on y a droit 1/2h avant la fin. La grosse cassure dans le rythme du film, on change totalement de registre. Intéressant, résultat Scorcese ne met pas le twist comme point final, ce qui désamorce le fait qu’on s’en soit douté dès le début.
    Et là c’est le drame il nous fait quand même un _DEUXIEME_ twist à 30 secondes de la fin ! Cf. ma remarque ci-dessus sur les twists.
    Pire, ce twist est ridicule et absolument pas crédible puisqu’il est totalement illogique.
    Seule solution, considérer que ce ne sont pas des twists mais juste des éléments d’histoire pour décrire le personnage. Dans ce cas ça devient juste un film linéaire et basique sur la folie.

    Je résume : des grosses ficèles, un twist attendu, un deuxième twist illogique, finalement un film convenu. Bien tourné mais convenu.

    Moralité : si vous avez vu Fight club et Inception, pas la peine de voir celui là…

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