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Propagande pas subtile : Rwanda 1994

18 février 2010

M’intéressant depuis quelques temps à l’Afrique, je suis tombé sur cette BD parlant du génocide : Rwanda 1994.
Ce qui s’est passé au Rwanda autour de 1994 est à peu près aussi épineux que le conflit Israélo-Palestinien. Il y a différents camps et chaque saillie de l’un va provoquer une émeute chez l’autre. Par exemple, le conflit Péan/Kouchner vient de là !
Actuellement, le consensus va plutôt sur la version suivante : en 94, suite à l’assassinat du président Hutu (on ne sait par qui), les Hutus commencent le génocide des Tutsis, qui durera trois mois. Parallèlement, les rebelles/libérateurs (suivant le point de vue) Tutsis avancent militairement et prennent le pays, provocant une exode Hutu. En 96, les réfugiés Hutu reviennent au pays. Il y a eu de grandes batailles sur la question du génocide, mais les deux points de vue « il n’y a pas eu de génocide des Tutsis » et « il y a eu un génocide des Hutus en parallèle de celui des Tutsis » ne sont aujourd’hui quasiment plus représentés. Mais il reste des questions irrésolues et sensibles, comme « qui a tué le président Hutu ? » , le responsable endossant virtuellement la responsabilité du génocide, et surtout « quel a été le rôle de la France ? »

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J’espérais beaucoup de cette BD, qu’elle permette d’expliquer facilement un conflit complexe pour nous, Européens qui ne nous intéressons pas au bordel que nous avons mis là-bas. Échec, cette BD est juste une œuvre de propagande absolument pas subtile, qui dessert complètement son propos, parce qu’une tentative de manipulation aussi ridicule ne peut qu’amener à se méfier des auteurs et de l’ensemble de leurs propos.

Note : sur un sujet aussi épineux, ce sujet sera 100% troll-free.
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La BD commence en titrant « Le dernier génocide du XXe siècle« . Ça commence bien, parce que Bosnie/1995 ça me semble après Rwanda/1994, mais c’est un détail, passons.
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L’avantage de cette BD, c’est quand même qu’on a pas trop à réfléchir sur qui est gentil et qui est méchant. Plus la lecture avance, plus les personnages sont caricaturaux, les situations ridicules… et les auteurs discrédités.

  • Les Tutsis sont des victimes, ça c’est clair. Les Hutus sont des méchants. Tous. Sauf UN qui joue le Hutu modéré pendant 3 pages. D’ailleurs, les Hutus ont les traits haineux, et leurs discours ne laissent aucun doute, ils veulent se venger des Tutsis par jalousie. Les situations du début montrent à quel point les Hutus sont cruels. Plus tard dans le livre, dans les camps de réfugiés, les situations pour dépeindre la vilenie des Hutus pleuvront : ils ne veulent pas de l’aide humanitaire, tuent ceux qui veulent rentrer, etc. Le dernier quart du livre consiste juste à montrer combien ils sont mauvais. Au cas où un doute subsiste.
  • Les Tutsis, au contraire, sont des gros gentils. Le FPR, l’armée Tutsi, est selon les auteurs blanc comme neige. Lorsque les Hutus massacrent la famille du « meilleur élément du FPR » et que celui-ci pète un plomb et bute un génocidaire, le chef est dur mais juste, le règlement est le règlement : le meilleur élément est exécuté. Whouah, bons princes les Tutsis, non seulement ils ne font aucune représailles contre le Hutus, mais en plus ils exécutent leurs moutons noirs. Dans la réalité, si la thèse du « FPR qui a fait un second génocide » est écartée, personne ne nie la présence d’exactions ou de massacres, au moins occasionnels. Mais les auteurs n’en parlent pas, et dans les 5 pages où interviennent le FPR, c’est juste pour faire figure de justiciers bons et responsables.
  • Dès le premier quart du livre, les militaires français entrent en jeu. Là, les auteurs n’hésitent pas : ils prennent une part active au génocide, tirent sur les civils, les débusquent, donnent des ordres aux miliciens Hutus. Dans les dialogues, ils disent que ce sont eux qui ont formé les génocidaires, ou montrent à quel point ils sont corrompus en partageant le butin des pillages. Dans la seconde partie, ils s’amuseront, sous couvert de mission humanitaire, à tabasser un Tutsi dans un hélicoptère, puis le lâcher de 10m de haut au milieu de génocidaires Hutus, après avoir livré sa femme. A chaque intervention des militaires, ce sont 3 à 5 pages qui n’ont rien à voir avec l’histoire, juste pour accuser. Au milieu du livre, un politicien français intervient, il est sous-entendu partial, et ne s’occupe des réfugiés que parce qu’ils sont Hutus. Dans la réalité, si la position de la France n’est pas claire, les auteurs vont bien au delà de tout ce qui est mis en question, même dans les encyclopédies. En ne dépeignant que des militaires commettants les pires exactions, les auteurs se positionnent clairement dans la veine des pires propagandistes pro-Tutsi.

Cette partialité très prononcée (limite caricaturale) est leur choix, mais il ne faut pas ensuite prétendre donner une vision globale de ce qui s’est passé (ce que le titre laconique Rwanda, 1994 laisse entendre, de même que les 20 lignes du début du livre qui justifient à quel point l’auteur est qualifé pour en parler) lorsqu’on vire autant dans l’extrême. C’est comme si les mecs d’Action Directe accusaient un politique de droite d’être un facho : à être trop dans la caricature, la parole n’a plus aucun poids…
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La BD finit par un mini dossier expliquant dans le détail ce qui s’est passé. Le dossier est intéressant et peu biaisé. Toute la partie historique est juste, et seuls quelques détails jurent dans la partie sensible. En effet, l’auteur n’ose pas porter clairement et de façon écrite les accusations qu’il a dessinées juste avant. Par contre, il écrit quelques perles, dont la plus belle est sans conteste que les méchants Hutus dans les camps de réfugiés, avec les épidémies de choléra, avaient bien plus de chance que les pauvres Tutsis restés au pays ; en effet, ils bénéficient « d’un volume d’aide humanitaire à la limite de l’indécence » (sic) !
Les auteurs parlent aussi des Gacaca, tribunaux populaires qui se substituent à la vraie justice pour juger les génocidaires ; pour eux, c’est un vrai progrès, une idée de génie qui a ramené la paix dans la région. Pourtant, toute personne avec un intellect normal et ayant côtoyé des humains sait que la justice populaire pose de nombreux soucis ; Amnesty International dénonce ces fameux Gacaca par exemple. Mais là encore, pas une nuance des auteurs, toujours cette vision partiale et simpliste.
Le dossier se termine enfin par un bon pour envoyer un don à la fondation des auteurs pour le Rwanda. Cool les gars. Pensez à acheter un manuel sur la déontologie aussi.
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Voilà, j’avais donc pas mal d’espoir dans cette BD qui se révèle ridicule de parti-pris, et perd au fil des pages toute crédibilité et tout intérêt. J’espère qu’un jour les auteurs liront ceci et comprendront le profond mépris que je leur porte. Ce n’est pas aider les victimes et la vérité que d’aller dans l’extrémisme, dans la propagande, et de prétendre relater la vérité lorsqu’on ne donne qu’une vision (ridiculement) partiale.

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8 commentaires leave one →
  1. platypus permalink
    18 février 2010 00:39

    « Très bon article, ça donne envie de pas lire la BD !  » Je note en tout cas le tournant, c’est le premier article je crois qui manifeste un point de vue critique sur un « objet culturel » et ne mâche pas ses mots. Tant mieux, ça donne un peu de relief !

    • Lib permalink
      18 février 2010 09:23

      Connecte-toi demain alors, tu vas pas être déçu 😉 (et NB, il y a eu des articles ‘manifestant un point de vue critique’, tu les as peut-être zappés :p)

      • Syracuse Cat permalink
        18 février 2010 11:01

        Je crois même pas que tu les aies manqué (mais oublié peut-être ?) : en tout cas, il me semble avoir déjà lu ce genre de remarques sous ta plume, Platypus.

        [Edit : My mistake, j’étais très sûre de moi et en fait je n’ai pas trouvé. J’ai peut-être confondu… Bref, sinon, Lien Rag, j’aime beaucoup ton article, bien écrit, vif, incisif… Du coup, moi non plus je ne lirai pas la BD.]

      • Lien Rag permalink*
        18 février 2010 14:40

        Il y a au moins l’article sur « The tudors » qui est très négatif, et celui sur les deux « Elizabeth » qui est très nuancé. Mais c’est souvent dans les commentaires que les avis négatifs sont avancés et discutés.

      • Lib permalink
        18 février 2010 14:52

        Et puis y’a le mien sur Twilight, sans blagues :p Mais je pensais aussi aux deux que tu as mentionnés.

  2. Raniver permalink
    18 février 2010 07:02

    Donc lire cette BD apporte une déception au niveau du scénario, parce les événements ne sont pas décrits comme ils l’ont été à l’époque ?
    Y-a-t-il un héros ou une héroïne dans cette BD ?
    Au niveau des dessins, quel est ton avis ?

    • Lien Rag permalink*
      18 février 2010 08:40

      Cette BD apporte une déception car on la lit surtout pour mieux comprendre le contexte, et finallement on a que des situations caricaturales et ridicules. Le « scenario » n’est qu’un prétexte pour décrire/dénoncer les protagonistes, mais c’est ce à quoi je m’attendais ; donc certes il est nul mais ça n’est pas important.
      Quant au dessin, il est plutôt pas mal, et pourtant habituellement je n’aime pas ce style « réaliste » que je trouve sans âme ; mais comme là, le but n’est pas de toucher mais de raconter, il est parfait pour servir son propos. Ça rappelle un peu les dessins de Tito, ou les BDs préventives contre le sida de notre enfance.
      Réellement, cette BD est juste une BD informative, et elle est parfaite dans son rôle, le seul problème, c’est que l’auteur est parti dans la caricature au lieu de faire de l’information. Et grasse, la caricature…

  3. Christophe Cassiau-Haurie permalink
    29 avril 2014 22:23

    Je reviens quatre ans après sur votre (bon) article pour vous signaler que j’avais déjà écrit un papier sur ces deux tomes assez ratés, il faut le dire :http://www.africultures.com/php/?nav=article&no=7966
    Juste pour info….

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