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Cantona sous les décombres

10 février 2010

C’est avec fracas que commence la pièce de Nathalie Saugeon, mise en scène par Rachida Brakni au Théâtre Marigny – et quand vous êtes en train de discuter avec un journaliste irlandais au moment où le rideau se lève, croyez-moi, ça surprend. Le fracas d’un immeuble qui s’effondre sur lui-même, laissant deux survivants dans le sous-sol de ses décombres. Séparés par une paroi de béton, les deux hommes ne peuvent se voir. Mais ils s’entendent. Et dénoncent l’écroulement de leurs vies respectives alors que les heures passent et que, peu à peu, il se retrouvent face au paradis.

L’argument de la pièce est en lui-même, somme toute, assez banal : deux hommes que tout sépare, qui ne se seraient jamais adressé la parole dans la vraie vie, se retrouvent dans une situation de huis clos qui les forcent à échanger, et à se rendre compte qu’ils ne sont pas si différents que ça. Que si Max (Eric Cantona) est comptable et Lubin (Lorànt Deutsch) pompiste, leurs aspirations, leurs rêves se rejoignent une fois disparues les dissemblances. Le fait que les deux hommes ne puissent se voir durant cet échange forcé se veut une tentative d’originalité – dramatiquement, elle n’ajoute pas grand chose à l’intrigue.

Théâtralement, cependant, elle a son importance. Car si Cantona et Deutsch jouent tous deux dans cette pièce, ils ne la jouent pas ensemble : à aucun moment n’interagissent-ils de manière physique. Tout est dans les mots qu’ils se lancent l’un à l’autre de part et d’autre de la paroi. Et cela donne lieu à une situation dramaturgique très intéressante : chaque acteur peut développer son jeu de son côté sans être influencé par le jeu de l’autre – tout en ne pouvant pas ne pas le prendre en compte. Physiquement, ils sont chacun dans leur rôle sans que la présence de l’un influe sur celle de l’autre. Mais oralement, leurs jeux respectifs dépendent l’un de l’autre, parce qu’ils ne sont que deux sur scène, et qu’à aucun moment l’attention du spectateur ne les abandonne.

La mise en scène et le décor y sont pour beaucoup dans cette situation théâtrale : c’est comme s’il existait deux espaces scéniques séparés par la paroi de béton, qui signifie aussi bien le mur entre les mondes des deux hommes que la menace constante – toujours chancelante, elle risque de s’effondrer d’un côté ou de l’autre de la scène à tout moment. Ajoutez à cela les néons qui grésillent, les pierres qui tombent du plafond dès que l’un des protagonistes remue un peu trop brusquement, la poussière qui enveloppe constamment le plateau : ce décor apocalyptique donne au dialogue à l’aveugle des deux personnages une coloration à la limite du surnaturel.

En contrepoint à cette ambiance un peu fantastique, les dialogues sont profondément ancrés dans le quotidien, dans le réel de la routine. Chacun son travail, chacun son poste. Des anecdotes de boulot, des contes de la vie de tous les jours qui font sourire et même rire – intervalles comiques qui permettent au spectateur de souffler alors que l’intensité dramatique de la pièce va grandissant. Le dosage entre tragique et comédie est savamment réalisé, ce qui sauve justement la pièce de la banalité.

(c) Pascal Victor

Les performances d’acteur de Cantona et de Deutsch sont également un facteur clef de cette production. Malgré le handicap physique de son personnage, malgré son impuissance face au désastre, Cantona parvient à dégager une force tranquille mêlée de résignation, qui contraste avec l’agitation puérile du jeune garçon interprété par Lorànt Deutsch. Une fois encore, cette opposition manichéenne entre la sagesse de l’homme mûr et l’excitation un peu naïve du jeune chien fou ne présente rien de nouveau : c’est l’interprétation des deux hommes qui sort le texte des poncifs et lui donne chair. Ne serait-ce que par leur jeu de scène : Cantona bouge très peu, allongé sur les décombres, ombre noire couchée sur scène comme si tout était déjà arrivé, qu’il ne restait qu’à attendre que tout s’achève enfin. De l’autre côté du mur, Deutsch bouge dans tous les sens, escalade les gravats, s’assoie dans un chariot de supermarché abandonné, se relève, se hausse sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir son compagnon d’infortune… incarnation de la jeunesse qui refuse que tout soit joué.

Même si elle ne joue pas la carte de l’originalité dramatique, Face au Paradis est une pièce à voir pour plusieurs raisons : son décor de fin du monde inventif et travaillé, et le jeu des comédiens, qui se mettent en danger en acceptant de jouer ensemble en jouant séparément. C’est le résultat d’une belle complicité, et chaque soir, le spectateur revit la mise en place de cette amitié entre deux hommes pris au piège.

Retrouvez cet article sur Artistik Rezo !

Petites infos pratiques :

Face au Paradis
Texte de Nathalie Saugeon
Mise en scène de Rachida Brakni
Avec Eric Cantona et Lorànt Deutsch

Jusqu’au 8 mai 2010
Durée : 1h30
Tarifs : de 25 à 45€
Réservations au 01 53 96 70 20 ou sur http://www.theatremarigny.fr/

Théâtre Marigny
Carré Marigny
75008 Paris
Métro Champs-Elysées – Clemenceau ou Franklin D. Roosevelt (lignes 1, 9 et 13)

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8 commentaires leave one →
  1. Syracuse Cat permalink
    10 février 2010 10:23

    Très bonne critique, merci ! J’aime beaucoup la façon dont tu mets en parallèle le texte et l’interprétation dans ton analyse : c’est ça, le théâtre.

  2. Lien Rag permalink*
    10 février 2010 10:34

    Lorant Deutsch, qui a commencé sa carrière dans la série Highlander, comme Dubosc ou Marion Cotillard 🙂

    (ce commentaire est inutile, j’avoue).

    • Syracuse Cat permalink
      10 février 2010 10:40

      Nan, il a commencé dans Les intrépides avant de faire son come-back grâce au yaourt en bouteille^^

      • Lib permalink
        10 février 2010 10:41

        Lui aussi il a craché dans son Yop ?

  3. Raniver permalink
    10 février 2010 12:26

    Les décors ont l’air très réalistes.
    Est-ce la première pièce de théâtre dans laquelle Eric Cantona joue un rôle ?

    • Lien Rag permalink*
      10 février 2010 12:43

      En tous cas, il a déjà joué dans des films, comme Elizabeth, et dans d’inoubliables pubs pour les rasoirs 🙂

  4. Lib permalink
    10 février 2010 13:27

    Oui, c’est sa première pièce.

    Il a aussi joué dans Looking for Eric et dans Les enfants du marais, pourquoi toujours ne citer que le négatif ? :p

    • Lien Rag permalink*
      10 février 2010 17:12

      Hé, c’est pas négatif ! 😀 Franchement, Cantonna et Cassel sont le seul moment intéressant d’Elizabeth ^^.

      Mais oui, les deux autres que tu as cité sont sans doute mieux considéré par la critique 😀

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