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Gods, welcome to America. Or not.

3 février 2010
couverture de l'édition Headline

Édition Headline (UK), 2005, version revue et corrigée par l'auteur.

Je n’arrête pas d’en parler depuis des mois, en vous promettant que ça vient : même si j’y mets parfois le temps, je tiens toujours mes promesses, et j’ai enfin pu relire le livre le plus troublant, le plus intense que j’ai lu ces derniers temps, probablement l’un des livres les plus marquants de ma vie. Un livre que l’on referme en se disant : « Il faudra absolument que je le relise ! »

American Gods (Neil Gaiman, 2001) n’est pas un de ces livres dont on s’empare pour ne plus le lâcher, ce n’est pas un roman d’aventures qui vous entraîne à coups de grosses ficelles et de suspense facile : c’est un livre qui s’empare de vous, qui s’insinue dans votre imagination. C’est lui qui ne vous lâche plus : on pose volontiers ce roman sur la table de chevet, pour le plaisir de se laisser aller aux interrogations qu’il provoque car même loin des yeux il vous reste dans la tête et vous empêche de trouver le sommeil. Où que vous alliez, il vous accompagne. Il fait réfléchir, il pose des questions, petites et grandes, de la simple curiosité à la philosophie…

Comment résumer American Gods ? J’ai essayé, Vuuv peut en témoigner, mais le résumé de l’histoire ne peut rendre toute sa complexité, toute sa beauté. Je vais retenter le coup, malgré tout.

Shadow sort de prison, et il n’a qu’une envie : retrouver sa femme, son boulot, et se faire oublier. Mener une vie normale, sans histoire. Mais Laura est morte dans un accident de voiture, et dans l’avion qui le ramène chez lui, Shadow rencontre l’énigmatique Mr Wednesday, qui lui propose de travailler pour lui. Le prisonnier tout juste libéré commence par refuser catégoriquement, mais l’inconnu sait se montrer très persuasif. Shadow ne fait aucune confiance à cet homme, mais plus rien ne le retient à Eagle Point.
Ok, jusqu’ici rien de bien extraordinaire. Il y aurait de la matière pour un auteur talentueux, sans doute, mais Neil Gaiman va tellement plus loin.

« Think of us as symbols – we’re the dream that humanity creates to make sense of the shadows on the cave wall. »*

Tout est dans le titre. Ce roman n’est pas que l’histoire d’un homme qui a tout perdu et se retrouve entraîné dans des magouilles un peu louches, non. C’est un roman sur l’Amérique, sur l’histoire et la géographie de cette terre habitée par les vagues successives de différents peuples. Des hommes et des femmes débarquant sur cette terre vierge au fil des siècles avec leurs baluchons, leurs souvenirs, leurs rêves… et leurs dieux, Odin et Anubis, Jésus Christ, Kali et Anansi, exilés malgré eux par une population qui les oublie lentement et qui sacrifie désormais aux nouveaux dieux de la société moderne et de la consommation : le Petit Génie de la Technologie, les Centres Commerciaux, la Télévision. Anciens et nouveaux dieux ne peuvent cohabiter, et l’orage gronde dans le lointain. En acceptant de travailler pour Mr Wednesday, Shadow se trouve engagé dans cette guerre qui ne peut le laisser indemne.

Hey’ said Shadow. ‘Huginn, or Muninn, or whoever you are.’
The bird turned, head tipped, suspiciously, on one side, and it stared at him with bright eyes.
‘Say « Nevermore » ,’ said Shadow.
‘Fuck you’, said the raven.*

Neil Gaiman est un génie, je l’ai dit et répété à plusieurs reprises, et je ne suis pas la seule à le dire, d’ailleurs (allez voir l’article de Lien Rag sur Sandman si vous ne me croyez pas). Si American Gods est à mes yeux un livre essentiel, voire existentiel, c’est pour plusieurs raisons.

Couverture de la première édition, chez William Morrow (USA), 2001.

1. L’histoire est vraiment bien, mais je ne veux pas en dire plus, j’ai peur des spoilers. Quand je commence, j’ai du mal à m’arrêter, et je tiens à m’en tenir aux limites du raisonnable. Mais je vous assure que Neil Gaiman vous surprendra, pas juste avec une pirouette finale mais tout au long du voyage. Car ce livre est un voyage, un road trip littéraire à travers les États-Unis, parfois direct comme une autoroute, parfois sinueux comme le Mississipi, un parcours à la fois touristique et initiatique. Et comme le paysage routier américain est émaillé d’attractions diverses, l’intrigue principale est parsemée d’autres histoires, qui pourraient figurer à part dans un recueil de nouvelles, tout en s’intégrant parfaitement dans le schéma d’ensemble. Ce sont les histoires de ceux, hommes et dieux, qui sont venus sur cette terre et qui tentent d’y survivre.

But we never built churches. We didn’t need to. The land was the church. The land was the religion. The land was older and wiser that the people who walked on it.*

Car American Gods est surtout un livre sur l’Amérique (écrit par un Britannique, d’ailleurs) : aussi brutale, aussi inhospitalière soit-elle, cette terre possède un pouvoir indéniable qui fascine et émerveille au fil des pages.

2. Les personnages sont attachants. Wow, comme c’est original. Non, c’est vrai, ils sont plus que ça. Ils sont justes et complexes, ni vraiment bons ni jamais complètement mauvais, et qu’ils essaient de parvenir à leurs fins pour une cause en laquelle ils croient ou simplement de s’en sortir, le lecteur ne peut que vouloir les suivre là où l’auteur les emmènent. Neil Gaiman n’est pas un tendre, et les personnages en prennent plein la poire, mais jamais gratuitement.
Le personnage de Shadow est particulièrement fascinant, bien sûr : le protagoniste n’est jamais décrit comme un héros. À mon avis, c’en est un. C’est plutôt quelqu’un de simple, un ancien taulard qui a mis à profit sa sentence pour mieux se connaître et apprendre quelques tours de passe-passe, un homme qui apprécie les joies simples d’un bon repas et les Histoires d’Hérodote. Un grand costaud un peu effacé mais jamais complètement perdu, finalement à la fois sage et détaché. En parcourant le continent en long, en large et en travers, Shadow va trouver sa place. Et nous faire réfléchir à la nôtre.

You’re fucked up, Mister. But you’re cool.’
‘I believe that’s what they call the human condition,’ said Shadow.*

La couverture de la version française, J'ai Lu, 2004. Traduction de Michel Pagel.

3. Les idées : Mesdemoiselles, Mesdames, et Messieurs, pour vous aujourd’hui, et pour vous seulement, vous l’avez voulu, vous l’avez rêvé, mais vous ne pouviez le trouver ? Il est là, enfin : un livre avec des idées dedans ! Neil Gaiman ne recule devant rien : l’amour, le deuil, la détresse, le divin, le mortel, le sacré, rien ne lui fait peur et tout y passe. Les grands thèmes de la vie sont dans American Gods et le lecteur ne peut qu’en sortir un petit peu meilleur, un peu plus intelligent. Et combien de romans vous apportent ça sur un plateau d’argent, hm ? Dans l’ambition intellectuelle, voire spirituelle, que diable ! – n’ayons pas peur des mots ! – Philip Pullman est probablement le seul autre auteur qui ait eu autant d’influence sur moi (d’ailleurs il a lu American Gods et il en dit du bien, c’est marqué sur la couverture)… Une parole de sagesse, ça fait toujours du bien, non ?

Where are we?’ asked Shadow. ‘Am I on the tree? Am I dead? Am I here? I thought everything was finished. What’s real?
‘Yes’, said Whiskey Jack.
‘Yes? What kind of an answer is Yes?
‘It’s a good answer. True answer, too.’*

4. L’humour, peut-être la cerise sur le gâteau qu’est ce livre : c’est drôle. Par moment. Parfois aussi, c’est déstabilisant, perturbant, violent, terrifiant (pour les petites natures comme moi), et puis, vautrée sur le canapé de Vuuv, on éclate de rire. Hors contexte, ça ne vaut peut-être pas grand chose, mais un exemple quand même :

What did you think?’ Shadow asked the dog, trying to put the little girl at her ease. ‘Was that cool?’
The black dog licked its long snout. Then it said in a deep, dry voice, ‘I saw Harry Houdini once, and believe me, man, you are no Harry Houdini.’*

On frémit, on rit, on pense… Tout est dit, non ? Ce livre est plein de mystères, petits et grands ; Gaiman ne nous dit pas tout, et c’est tant mieux. La marque des grands livres, c’est aussi de laisser une place à l’imagination du lecteur, comme une porte ouverte sur ses rêves, ses idées. On ne comprend pas tout, dans American Gods, il faut parfois interpréter. Interpréter c’est faire un choix, et choisir c’est être libre (et là j’ai l’impression d’être Mystic et de vous inviter à louer votre voiture chez Ucar^^).
Ce roman vous bousculera, c’est certain, et ce faisant, il contribuera, je n’en doute pas, à vous grandir, si vous le laissez faire.

NB : Je n’ai pas mis de liens vers les noms de dieux parce qu’une partie de l’immense plaisir que procure la lecture de ce livre, c’est la découverte des mythologies du monde. Je ne voudrais pas vous en priver.

Traduction des citations

Je n’ai pas lu la version française, mais j’ai bien conscience que balancer des citations en anglais sans les traduire, ça peut gêner certains lecteurs. En plus, j’aime bien la version. Je vous livre donc mon interprétation des six passages cités ci-dessus.

« Considère-nous comme des symboles : nous sommes le rêve créé par les homme pour donner un sens aux ombres sur les parois de la grotte. »

« Eh,  Huginn, Munnin ou je ne sais qui, commença Shadow.
L’oiseau se retourna, la tête inclinée avec suspicion, et  le regarda de ses yeux brillants.
– Dis « Jamais plus », dit Shadow.
– Je t’emmerde, répondit le corbeau. »

« Nous n’avons jamais bâti de temples. Nous n’en avions pas besoin. Le terre était le temple. La terre était la religion. La terre était plus ancienne et plus sage que ceux qui la parcouraient. »

« T’es tordu, Monsieur. Mais t’es cool.
– Je crois que c’est ce qu’on appelle la condition humaine. »

« Où sommes-nous ? demanda Shadow. Est-ce que je suis dans l’arbre ? Est-ce que je suis mort ? Est-ce que je suis ici ? Je croyais que tout était fini… Qu’est-ce qui est réel ?
– Oui, répondit Whiskey Jack.
– Oui ? c’est quoi, ça , comme réponse ?
– C’est une bonne réponse. Une réponse juste, aussi. »

« Alors, qu’est-ce que tu en as pensé ? demanda Shadow au chien pour essayer de mettre la petite fille à l’aise. Ça t’a plu ?
Le chien noir se lécha le museau. Puis il dit d’une voix grave et séche :
– J’ai vu Harry Houdini, un jour, et crois-moi, vieux, tu n’as rien d’Harry Houdini. »

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13 commentaires leave one →
  1. Vuuv permalink
    4 février 2010 01:28

    Excellent article, malgré tout le bien que je pense de ton écriture en temps normal je l’aurai rarement trouvée aussi inspirée…
    Tu me le ramènes vendredi ? S’il te plait *yeux de chat potté et malice de la fille qui sait qu’elle peut faire du chantage canapé*…

    • Syracuse Cat permalink
      4 février 2010 12:36

      Merci ! Ton commentaire me touche beaucoup : c’est probablement l’un des articles auquel j’ai consacré le plus de temps, dans lequel j’ai mis le plus de moi-même. Je suis tellement contente que quelqu’un comme toi l’apprécie…!
      Et sache que je me souvenais te l’avoir promis, American Gods a donc rejoint depuis hier soir la pile des livres à déplacer pour vendredi, et, par prudence, je l’ai également noté sur mon agenda. Si j’ai encore des neurones ce soir, tu l’auras demain. Sinon, au rythme où on se voit ces temps-ci, ça sera peut-être après-demain^^

  2. Lien Rag permalink*
    8 février 2010 15:33

    Faut absolument le lire en anglais ?
    Si je n’ai pas eu de souci avec Sandman, je sais que j’ai un peu perdu de la subtilité de « Good Omens ». Je me demande donc si je perdrais plus par mon ignorance ou par les défauts de la traduction…

    Je ne peux que t’appuyer sur la complexité, la subtilité, l’intelligence et l’humour de Gaiman. Sandman est vraiment sublime de par son scénario et ses dialogues. Goog Omens également, je ne doute pas que American Gods le soit.

  3. Lib permalink
    8 février 2010 16:04

    Sachant que j’ai bien aimé le premier que tu m’as fait lire (celui qui se passe à Londres) et pas trop l’autre, avec les fées là – Stardust? bref, tu connais les titres mieux que moi – tu crois que ça me plairait ?

  4. Syracuse Cat permalink
    8 février 2010 16:10

    @ LR : Je soupçonne, sans l’avoir vérifié, que la version française n’est pas la traduction de la version que j’ai lue. Cela dit, je l’ai offerte à mon père, qui est difficile, et il a aimé. De toute façon, lui ne parle pas anglais. Honnêtement, dans la mesure où j’ai lu le roman deux fois, j’ai du mal à dire si c’est difficile ou pas…

    En y réfléchissant bien, je pense qu’American Gods n’est pas un livre facile, et qu’il est normal de ne pas tout comprendre. Mais je sais d’expérience qu’il peut être plus facile d’accepter la difficulté du texte, et même de l’apprécier, si on ne rajoute pas la barrière de la langue.
    Je suis allée voir des extraits du texte dans les différentes éditions sur Amazon, et la traduction m’a l’air correcte : le mieux serait que tu juges par toi-même 😀 C’est .

    @ Lib : Comme toi, j’ai moins aimé Stardust. AG est plus comme Neverwhere du point de vue de l’ambition et de l’ambiance, qui est moins ancrée dans un imaginaire de conte : la mythologie y est complètement intégrée au monde [américain] contemporain, donc oui, je pense que ça pourrait te plaire. Après, ça ne se passe pas à Londres^^

    • Lib permalink
      8 février 2010 16:56

      Bon, et bien, à l’occasion, je te le piquerai peut-être. Quand Vuuv l’aura fini 😉

  5. Lien Rag permalink*
    8 avril 2010 12:50

    Vraiment superbe.
    Très Gaimanien, on retrouve l’ambiance de Sandman ou dans une moindre mesure de De bons présages/Good omens. Parfois, on a l’impression que le sujet du livre est plutôt l’univers qui y est créé, et que le héros et ce qui lui arrive n’est qu’un effet secondaire de ce monde. Ça peut dérouter.
    Jusque très tard, on se demande où l’auteur veut en venir. Jusqu’à vers la page 550/600 pour ma part, mettre en place les pièces du puzzle, et me dire… Ahhhhh ! Chapeau l’artiste, bien joué, je n’avais rien vu. Donc je rassure ceux qui ont l’impression de ne pas avancer : oui il y a une vrai fin, oui elle est savoureuse.

  6. Lib permalink
    8 avril 2010 13:03

    Et tu l’as récupéré du coup, Syracuse ? Ou c’est toujours Vuuv qui l’a ?

    • 9 avril 2010 11:27

      C’est toujours Vuuv qui l’a : elle voulait prendre son temps, grand bien lui en fasse, mais là, je soupçonne qu’elle ne l’a pas touché depuis des semaines, tu as donc ma bénédiction pour le lui voler !

  7. 5 mai 2010 12:28

    American Gods a été choisi pour l’opération « One book, one Twitter » : transformer le piaf bleu en animateur de book club à l’échelle mondiale, pourquoi pas ? Et commencer par ce livre, je ne peux que féliciter les votants pour leur bon goût ! Pour en savoir plus sur le sujet (en anglais), un article du Guardian : http://www.guardian.co.uk/books/2010/may/04/one-book-one-twitter-book-club

    • 5 mai 2010 12:32

      Je le lis dès que j’ai fini celui que je suis en train de lire (ça s’appelle One Day, de David Nicholls, et c’est super chouette).
      Cela dit, parler d’un livre en 140 signes, moi, je pourrais pas…

      • 5 mai 2010 14:23

        Je crois que le concept c’est surtout de dialoguer au fur et à mesure… J’avoue que n’étant pas une adepte du Tweet, je ne vois pas trop comment la chose va prendre forme.

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  1. Amanda Fucking Palmer « Culture's Pub

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