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Prunes exotiques

1 février 2010

Comme vous êtes des lecteurs assidus de Culture’s Pub, je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter Marjane Satrapi, célèbre pour son Persepolis. Je ne vous parlerai donc pas de ses origines iraniennes, de ses BDs mêlant autobiographie et Histoire de son pays natal, ni de son style graphique noir et blanc faussement naïf. Non, en fait, je vais vous parler d’une autre de ses BDs, plus récente, moins connue, également publiée à l’Association, j’ai nommé Poulet aux prunes.

Téhéran, 1958. Nasser Ali, musicien, cherche à remplacer son tar qui est cassé (pour votre gouverne, le tar est un instrument traditionnel iranien). Sans instrument valable, sa vie est dénuée de sens, il va donc tout faire pour retrouver le tar idéal. Il va en essayer de nombreux modèles, partir même dans un long voyage dans l’espoir de dénicher l’instrument de ses rêves, mais en vain. Plus aucun tar n’arrive à lui procurer le plaisir de jouer. Nasser Ali, mari et père de quatre enfants, décide alors de se laisser mourir.

Comme pour Persepolis, qui était autobiographique, la BD est ici aussi tirée de faits réels, car si j’ai bien suivi, Nasser Ali n’était autre que le grand-oncle de Marjane, qui fait d’ailleurs une courte apparition dans l’histoire.

Comme on ne se refait pas, je ne résiste pas à l’envie d’ouvrir une petite parenthèse pour répondre à la question « mais c’est quoi un tar ? ». Réponse en musique (et un peu en image) : (soit dit en passant, ce Ostad Lotfi ressemble étrangement au professeur de tar de Nasser Ali. Coïncidence ?)

Mais revenons à la BD. Malgré quelques brèves références à des évènements qui ont marqué l’Iran, point de BD historique ici, puisque l’histoire est centrée sur la vie de Nasser Ali, son tar et sa famille. Et elle nous est contée d’une bien belle façon. Ce personnage énigmatique, triste et taciturne, est d’abord bien difficile à cerner. On se demande comment il a pu en arriver là, comment un simple instrument de musique peut lui faire renoncer à la vie, et préférer la pire des issues. Puis le récit, construit sous forme d’allées et venues temporelles, va nous raconter au fur et à mesure les évènements de sa vie l’ayant mené jusqu’ici, nous dévoiler ses rêves et ses démons. On suit Nasser Ali avec sa femme, avec ses enfants, avec son frère, et par quelques anecdotes subtilement glissées, petit à petit, on comprend. Marjane Satrapi réussit, par ses dessins simplistes et son récit distillé au compte-gouttes, à nous faire pénétrer dans la tête de son personnage, à retracer le cours de sa vie, et à dresser un panorama de relations familiales aux nombreuses blessures. Elle signe donc là un bien bel hommage à son grand-oncle de musicien.

Pour ces raisons, après avoir lu la BD, j’ai tout de suite repensé au magnifique film de Atom Egoyan, Exotica, avec lequel elle partage cette approche du cliché minimaliste, des portraits qui disent peu mais suggèrent beaucoup. L’histoire se passe autour d’un club de striptease, Exotica, où danse tous les soirs la belle Christina et où rôde le fantôme d’Eric, DJ à la voix aussi suave que désabusée. Tous les soirs vient un même client, Francis, avec qui Christina semble entretenir une relation pour le moins énigmatique.

Au même titre que Poulet aux Prunes, Exotica nous montre un nœud de relations intrigantes entre ses différents protagonistes. Comme le reconnait le cinéaste, le film a été conçu lui-même comme un striptease. Striptease de l’âme, où ici aussi les motivations des personnages, leurs sentiments et leur passé nous sont dévoilés avec parcimonie tout au long du film. Le personnage principal, Francis, est d’abord assez effrayant, chacune de ses apparitions instaurant un certain malaise. On imagine le pire à son égard. Puis le récit va se construire, presque sans que l’on s’en rende compte, et va nous montrer, plus que nous expliquer, les relations passées et présentes entre les personnages. Mais à aucun moment, le film ne va essayer d’être plus que que ce qu’il n’est : une tranche de vie, une photographie à l’instant t, un striptease magnifiquement orchestré et terriblement sensuel, à l’esthétique tout particulièrement soignée. Les plans sont magnifiques, la musique prenante, et les acteurs sont d’une sobriété et d’une justesse touchantes. Et toujours, comme dans la BD, ce sentiment que jamais plus les choses ne pourront être comme avant.

Un petit extrait, rien que pour vous bande de petits pervers :

Dernier point commun, pour la BD autant que pour le film, je les ai beaucoup plus appréciés la deuxième fois …

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3 commentaires leave one →
  1. Syracuse Cat permalink
    1 février 2010 11:21

    Merci pour ce bel article : Poulet aux prunes est le premier livre de Marjane Satrapi que j’aie lu, et ça m’avait beaucoup plu. Il n’a pas eu un prix à Angoulême l’année de sa parution ? Tout ce que tu dis est très juste, je n’ai pas grand chose à ajouter là-dessus.
    Du coup, tu m’as donné envie de voir le film…

  2. phylacterium permalink
    1 février 2010 18:11

    Très bonne idée de faire un article sur Poulet aux prunes, trop peu connu et pourtant aussi bon que Persepolis, dans un registre moins « documentaire ». J’ai tendance à trouver que Poulet aux prunes est un aboutissement de Persepolis qui permet à Marjane Satrapi de ne pas être étiquettée  » BD autobiographique » (bon, dans les faits, elle ets quand même trop souvent étiquettée ainsi…).

    (et sinon, bien deviné, Syracuse Cat : meilleur album au FIBD 2005 ! )

    Mr Petch

  3. Makuchu permalink
    1 février 2010 21:40

    Je note sur ma liste ! Merci pour cet article auquel je peux participer 🙂 yeehoo !

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