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Théâtre ? Cinéma ? Brouillage de cartes

20 décembre 2009

La troupe chilienne Teatrocinema adapte fidèlement la nouvelle d’Alessandro Baricco au théâtre, donnant chair à des personnages assoiffés de vengeance et de justice dans une Amérique du Sud désenchantée. Mais cette pièce n’est pas juste une pièce : Teatrocinema va bien plus loin que ça et tente un véritable renouvellement de la forme, faisant de l’objet théâtral une expérience inédite.

Tout d’abord, il y a la justesse de l’adaptation. Le roman d’Alessandro Baricco est bien là, dans les textes, dans le jeu des comédiens qui ont compris les profonds paradoxes animant chaque personnage. Jouée en espagnol, la pièce fait montre d’un rythme presque musical, alors que de puissantes images poétiques surgissent parfois au détour d’une réplique. Cela va du trivial le plus primaire, avec insultes et jurons, à des images évocatrices qui traduisent avec justesse les émotions vécues. L’auteur italien de Soie, de Novecento : Pianiste ou encore des Châteaux de la Colère n’est jamais perdu de vue : l’adaptation de Senza Sangue (titre original italien) est la preuve que Baricco est fait pour être vu, que ses oeuvres gagnent à être jouées sur scène.

Mais pas n’importe comment. Pour adapter ce roman, la troupe Teatrocinema fait fusionner théâtre et cinéma de la manière la plus complète possible. On a vu des comédiens jouer devant un écran. Ici, les comédiens jouent dans l’écran. Indissociables de l’image animée, ils l’utilisent comme un accessoire, comme une partie intégrante du décor. Car le décor, c’est cet écran. Ou plutôt ces écrans : pour permettre des jeux de perspective, les comédiens jouent entre deux écrans, tandis que l’éclairage permet de les distinguer des images animées.

Sans compte que la mise en scène ne se contente pas de projeter des éléments de décor sur des écrans de cinéma : il y a là un véritable parti pris de mêler les genres, d’utiliser les codes narratifs du cinéma et ceux du théâtre. On retrouve ainsi les scènes successives d’une pièce divisée en deux actes distincts. A cela sont rajoutés des flashes forward et des flashes back, des travellings, des plans rapprochés… Incessamment, les deux arts se nourrissent l’un de l’autre, s’enrichissent mutuellement, jusqu’à former une nouvelle forme artistique, au delà du théâtre, au delà du cinéma.

A tel point que cette nouvelle forme, si déroutante, prend parfois le pas sur l’intrigue, et tend à distraire l’attention du spectateur. Toutefois, l’histoire possède une telle puissance intrinsèque qu’elle parvient à reprendre ses droits et à s’imposer comme élément principal de la pièce. Car il ne faut pas oublier que si la forme est révolutionnaire, elle ne doit pas faire oublier ce qui compte vraiment : le destin des personnages. Forme et fond finissent alors par s’imbriquer pour ne former qu’une seule oeuvre, véritable réussite de cette production.

Les clefs de cette réussite ? La mise en scène, qui sait tirer partie de l’orginalité de la scène, tout en comprenant quand le décor devient trop imposant, et se recentre alors sur les personnages. Les comédiens, habités par leurs personnages – en particulier Laura Pizarro, qui joue la petite Nina enfant, puis adulte. La musique également, qui joue un rôle crucial dans cette production, amenant avec elle tension et lyrisme. Chacun de ces éléments forme un tout brutal et dépaysant, bousculant le spectateur dans ses idées reçues et ses attentes.

On ressort bouleversé, à la fois pas la force et le désespoir de ces personnages marqués par une guerre qui n’était pas vraiment la leur, mais aussi par l’étrangeté frappante de cet ovni artistique. Teatrocinema brouille les frontières entre théâtre et cinéma, perturbe les repères du spectateur pour le plonger dans un univers inédit, parfait reflet de la poésie d’Alessandro Baricco.

Retrouvez cet article sur Artistik Rezo

Quelques petites infos pratique

Sin Sangre
Mise en scène : Juan Carlos Zagal
D’après la nouvelle d’Alessandro Baricco Senza Sangue
Adaptation : Laura Pizarro, Juan Carlos Zagal
Avec Laura Pizarro, Juan Carlos Zagal, Diego Fontecilla, Ernesto Anacona et Etienne Bobenrieth.

Durée : 1h30
Espagnol surtitré

Jusqu’au 22 décembre 2009, puis en tournée dans toute la France
Lundi 21, mardi 22 : à 20h30
Réservations : 01 42 74 22 77

Tarif 1e catégorie : 23€, 2e catégorie : 15€. Tarif jeune : 12€

Théâtre des Abbesses
31 rue des Abbesses
75018 Paris

http://www.theatredelaville-paris.com

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