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La putain et le gentilhomme

2 décembre 2009

Lorsqu’on regarde un film qui nous marque, ou qu’on entend une musique qui nous touche, d’avoir accompagné pendant une heure ou deux cette émotion et de l’avoir laissé pendant ce laps de temps se développer et germer en nous donne à l’oeuvre un statut particulier, nous attache à elle d’une certaine façon. Et pourtant elle n’aura croisé notre chemin que brièvement, et l’impression qu’elle nous laisse est un tout, une madeleine de proust dotée d’un goût unique, mais un. En revanche, il n’en va pas de même pour les livres, du moins pas tous les livres. Il est vrai qu’une nouvelle lue en une demi-heure ou un roman policier rondement mené dont l’intérêt essentiel tient à l’intrigue et à une vivacité de style, auront un effet similaire sur nous. Mais un vrai roman ne se développe que dans le temps. Que nous le dévorions en deux jours pleins passés penché au-dessus de ses pages, ou qu’il s’immisce lentement dans notre intimité au fil des trajets en métro et nous accompagne pendant un mois entier, il devient une partie de notre vie, réellement un compagnon avec qui nous entretenons une conversation bien plus longue qu’avec certains de nos amis.

***

La Femme du Lieutenant Français fait partie de cette dernière catégorie. Roman publié en 1969 par l’auteur anglais nobelisé John Fowles, il se développe sur cinq centaines de pages accompagnées de citations littéraires et d’exergues intertextuelles.
La ligne narrative est à première vue simple. Charles Smithson, un gentleman (le terme a son importance) anglais passionné de paléontologie, se fiance à l’orée de sa quatrième décennie à une jeune femme de vingt-deux ans, Ernestina Freeman, dont l’attrait essentiel est sa capacité d’autodérision dans une société victorienne où les femmes sont de frêles poupées de cire. En attendant le jour des noces, il accompagne sa bien-aimée dans le village où elle passe ses vacances, Lyme Regis. Il profite des possibilités offertes par les bois avoisinants pour y rechercher des fossiles rares, mais s’aperçoit bien vite qu’une figure autrement plus fascinante les hante. Sarah Woodruff, une ancienne gouvernante surnommée Tragedy par les généreux, Putain par les simples, ne cesse de croiser son chemin.

L’histoire de Sarah est celle d’une femme trompée par un homme et amenée à une disgrâce sociale qu’elle fait le choix de porter comme une provocation ou une affirmation de soi. Les arcanes du personnage sont bien trop complexes pour être exposés en quelques lignes, il suffit de dire que sa sauvagerie, son intelligence humaine aiguë et plus que tout le sentiment de liberté qu’elle dégage malgré son malheur, séduisent Charles à son corps défendant, et une longue lutte s’engage entre les personnages sans qu’ils en soient eux-mêmes pleinement conscients. Sarah lutte pour sa survie dans une société où elle ne saisit pas encore sa place exacte, et qui lui est essentiellement hostile. Charles lutte pour se défaire de convenances qui lui pèsent, et prend lentement conscience qu’il les remplace par d’autres, et que là où il voyait de l’insurrection il n’y a que du conformisme encore plus profond. Les valets de pied et les servantes luttent pour leur droit d’aimer, de bâtir, d’échafauder des projets. D’autres luttent pour une place au paradis, d’autres encore pour le progrès de la science, d’autres enfin pour la sauvegarde du cocon familial qui est leur seule défense. Les possibilités infinies offertes par cette poudrière, seule une lecture du livre peut les développer. Ainsi, la trame narrative si simple d’un trio de vaudeville prend l’ampleur d’une trame romanesque complexe, guidée par la psyché de personnages dont le narrateur extirpe toute la sève en s’aidant de psychanalyse ou d’anthropologie.

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Mais il y a mieux.

Le roman est connu entre autres pour l’intention délibérée de son auteur de reconstituer l’époque victorienne. Il s’y attache, ne contourne pas les règles du genre historique, situe son oeuvre à une date précise (1867) dans un endroit précis. Il pousse même le vice jusqu’à adopter un style d’écriture qui singe les meilleures pages du XiXeme siècle. Mais en plein coeur de ce pastiche il introduit des éléments radicalement modernes, une réflexion sur la littérature. La voix narrative se fait duale lorsqu’après avoir décrit une scène avec les accents du romantisme elle compare une duègne victorienne à un officier de la Gestapo, et c’est avec un éclat de rire que le lecteur accueille les réflexions frappées au coin du bon sens d’un homme du XXeme siècle qui écrit pour ses contemporains, lorsqu’il déplore l’absence de la télévision et des avions. L’écart temporel si vaste qui sépare le narrateur des faits qu’il décrit n’est pas non plus à sens unique. Il ne s’agit pas uniquement du regard critique d’un homme moderne sur une société surannée, mais d’un analyste qui compare les notions de devoir, de liberté, de contrainte sociale ou de développement personnel à l’époque victorienne et à la notre, et ne laisse pas toujours la critique la plus acerbe du côté de nos ancêtres.
Il affirme sa présence à travers tout le livre, se manifeste comme un « je » narratif dans un chapitre 13 qu’il qualifie lui-même de funeste, « mais après tout c’est le chapitre 13 », et ne cesse ensuite de s’imposer, au point de devenir un quasi personnage du livre, un deus pas tout à fait ex machina. Il nous rappelle sans cesse que les personnages sont ses créations, mais se dénie le droit de les faire évoluer contre leur gré, et soutient finalement qu’ils choisissent eux-même leur destinée, au point de nous proposer, lorsqu’il se révèle incapable de déceler les intentions exactes de l’un d’entre eux, deux fins distinctes couvrant les deux possibilités.

***

Mais si amusant et attachant, éclairant même, que soit le lien que le narrateur développe avec le lecteur, c’est encore autre chose qui s’impose à la lecture du livre. Le narrateur le dit lui-même, peut-être que le livre n’est rien d’autre qu’une suite d’essais sous couvert d’un roman. On peine à le croire tant la narration est poussée, tant le projet littéraire occupe une place centrale dans le livre, et pourtant il y a de l’essayiste dans le narrateur.
La réciprocité de son rapport au passé le mène à une réflexion sur le présent, sur le rapport des individus à leur vie, à leurs choix au sein d’une société, à leur sexualité, à leurs passions. En rappelant que chacun de ses personnages n’est qu’une facette de son imagination, il se représente aussi dans les facettes des personnages et pose un regard contemplatif sur leurs inquiétudes, le temps, le doute, le courage, le sens moral. Au milieu de la narration d’une scène, il ralentit, arrête presque le rythme pour expliquer que le temps n’est pas une route, un passé et un avenir définis, mais une chambre close, un présent dont nous peinons à saisir la matière. Ailleurs il définit le progrès, comme une horizontalité et non comme une verticalité, un passage à quelque chose d’autre et non un pas radical en avant. Il joue avec la ligne temporelle du récit à coup de flash-backs et place le mouvement du temps en thème central de sa réflexion. En somme, il abandonne le symbolisme cher à la littérature pour redéfinir les symboles, reposer les concepts, en prenant le risque que son roman s’auto-détruise sous ses yeux, et lui offrant par là son meilleur ciment.

***

Finalement au sortir du livre, il n’y a pas une impression unique que le lecteur peut retenir, un parfum constitué qu’il peut commodément classifier dans ses tiroirs mémoriels. Il n’a pas le sentiment d’avoir passé un bon moment divertissant, ni de s’être « évadé » comme on le dit si communément. Il referme le livre avec un sentiment de choc, l’impression d’être demeuré la tête plongée sous l’eau et de respirer de nouveau avec un cri. Renaissance ? Non, le terme est bien trop fort. Révélation serait tout aussi excessif, à aucun moment Fowles ne prétend avoir réinventé le monde, à aucun moment d’ailleurs il ne prétend. L’impression qui demeure est simplement celle d’une conversation d’une rare intensité, d’un bavardage à bâtons rompus avec une intelligence unique qui prend le temps d’expliquer ses points de vue, d’en rire, d’en présenter des exemples aussi fouillés que ce temps bref le lui permet. Une intelligence qui observe le lecteur avec autant d’affection qu’elle observe ses personnages, un demi-sourire aux lèvres, consciente que le lecteur ne saisit pas tout mais confiante qu’un jour il comprendra. Et quand avec un dernier clin d’oeil le narrateur disparaît sous la page tournée, l’impression qui demeure est celle d’une absence, le manque d’un ami déjà âprement regretté, bien qu’il était il y a peu de temps encore inconnu.

Il était une fois un gentilhomme qui crut tomber amoureux d’une putain. Et aima un gentilhomme.

Life (…) is not one riddle and one failure to guess it, is no to inhabit one face alone or to be given up after one losing throw of the dice; but it is to be, however inadequately, emptily, hopelessly into the city’s iron heart, endured. And out again, upon the umplumb’d, salt, estranging sea.

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6 commentaires leave one →
  1. Makuchu permalink
    2 décembre 2009 21:31

    J’aime beaucoup ton style d’écriture …

    Faudra par contre que je lise le livre avant d’en dire ce que j’en pense…

    • Lib permalink
      2 décembre 2009 21:35

      C’était aussi ce que je me disais, d’où mon absence de commentaire… le pire c’est que je l’ai… mais en français, donc pas motivée pour le lire traduit !

      C’est brillamment écrit, cela dit 🙂

  2. Syracuse Cat permalink
    2 décembre 2009 23:10

    Je constate que tu ne dis rien de l’adaptation ciné^^

  3. Vuuv permalink
    3 décembre 2009 00:45

    A vrai dire il y aurait beaucoup de choses à ajouter à propos de l’adaptation ciné, notamment parce qu’une fois que tu as lu le livre, tu t’aperçois à quel point elle est brillante, plus qu’ingénieuse, enfin Pinter est un génie. Mais l’article était déjà mille fois trop long, et si le film est remarquable comme adaptation, il est beaucoup moins remarquable en tant que film que ne l’est le livre dans son domaine. Bref je me suis cantonnée à ce que j’ai vraiment adoré ^^

    @ Lib : tu le veux en Anglais 😉 ?

  4. Syracuse Cat permalink
    3 décembre 2009 18:43

    Vu qu’on a vu le film ensemble, qu’on a réagi un peu pareil, mais que je n’ai pas lu le livre, ton avis sur ce point m’intéressais tout particulièrement, c’est vrai. Tu me le prêteras quand Lib l’auras fini ? 😀

  5. Vuuv permalink
    3 décembre 2009 22:49

    Complètement ! Vu le temps que j’ai passé à bosser sur ce truc, même si le bouquin est génial je n’aurai pas envie de reposer les yeux dessus avant un temps 😉 Quant à l’échange d’opinions, tu sais où me trouver, ma porte t’est ouverte ! Avec de la Chartreuse planquée derrière…

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