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J.R.R. Tolkien – Du Hobbit au Silmarillion

23 novembre 2009

J’avais envie de recycler ici une étude universitaire que j’ai réalisé il y a quelques années. Il s’agit d’une étude sur Tolkien, où est analysée l’évolution de son style. En effet, comment est-il passé d’un conte pour enfants (Bilbo le Hobbit) à une œuvre majeure de la littérature adulte qui a « créé » l’heroic fantasy (Le Seigneur des Anneaux), pour finir avec une œuvre quasi biblique (Le Silmarillion). Est-ce l’assurance, le succès, la maturité ou la vieillesse, qui est responsable de cette évolution ? La réponse est un peu plus complexe. Une fois publié sur le blog, l’article est très long, j’ai donc fait plusieurs coupes et je n’ai pas abordé certains thèmes. Ceux qui voudront lire l’étude entière (en anglais) la trouveront ici.
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Tolkien naît en 1892 en Afrique du Sud (cf. cette séquence mémorable de Suck my Geek). Après la mort de son père, il rentre en Angleterre et passe son enfance dans la verte campagne autour d’Oxford (Oxfordshire). Les gens simples et calmes, ainsi que la nature, le marqueront profondément, au point que la Comté (the Shire, justement) en sera la représentation dans Le Seigneur des Anneaux, lieu idéal et menacé (notamment par le progrès et l’industrialisation, cf. la fin du SdA, et par la guerre, voir la suite). À cette même période, Tolkien se passionne pour les langues. Outre les langues vivantes ou mortes, il est fasciné par les langues particulières comme le gallois ou le finnois.

En 1916, Tolkien part pour la 1e guerre mondiale – là encore, on peut retrouver cette influence dans ses œuvres. Il tombe malade dans les tranchées. À l’hôpital, il commence à créer ses propres langages pour passer le temps. Il s’agit de vrai langues, avec syntaxe, conjugaison, etc. Rentré en Angleterre, il a son premier enfant, et, quelques années plus tard (1924/25), grâce à sa passion pour les langues, il rentrera à l’université d’Oxford, en chaire de philologie, en tant que spécialiste des poèmes anglo-saxons.

Tolkien le Philologue

Depuis son séjour à l’hôpital, il imagine un monde pour donner vie aux  langues qu’il invente. Un monde peuplé d’Elfes, de Nains (inspiré des légendes nordiques), et rempli de hauts-faits (inspiré des légendes médiévales). C’est la première version de ce qui sera décrit dans Le Silmarillion. Cela raconte la légende de fabuleux joyaux, les Silmarilli, et plus généralement de ce qui deviendra plus tard le Premier Âge. Le mal est partout et il faut le combattre sans cesse avant que la mort ne vienne, inévitablement. Cette période est très inspirée par les travaux universitaires de Tolkien sur le poème médiéval Beowulf.

À la fin des années 30, suite à des discussion avec son ami C.S. Lewis (le monde de Narnia), ils décident tous deux d’écrire sur le thème des voyages. Voyages dans l’espace pour Lewis, et dans le temps pour Tolkien. L’histoire de ce dernier raconte un père et son fils, dans une cité nommée Numenòr, qui voyagent dans le passé pour découvrir la mythologie du Silmarillion. Revenus dans leur temps, la cité coule, la terre devient ronde, les terres de l’Ouest disparaissent, ainsi que la route pour y aller : The Lost Road, comme s’intitule le texte. Là encore, Tolkien pose les bases de ce qui deviendra plus tard le Second Âge, et décrit précisément la fin de cette période.

Tolkien le père

Alors que John, son premier fils, n’arrivait pas à s’endormir, Tolkien lui racontait les histoires d’un garçon aux cheveux rouges nommé « Carrot ». Ce fut le début d’une longue tradition, et il ne s’arrêta jamais de raconter des histoires à ses enfants (nés en 1917, 20, 24 et 1929). Pendant les années 20 et 30, il leur inventera par exemple The adventures of Bill StickersRover the little dog turned into a toy, et la traditionnelle Letter from Father Christmas, qui revenait évidemment chaque année. Peu de ces histoires étaient finalement retranscrites. Une autre histoire racontée par papa-Tolkien était The Adventures of Tom Bombadil. Humphrey Carpenter (auteur de LA biographie de Tolkien) en dit :

“Tom Bombadil was a well-known figure in the Tolkien family, for the character was based on a Dutch doll that belonged to Michael. The doll looked very splendid with the feather in its hat, but John did not like it and one day stuffed it down the lavatory. Tom was rescued, and survived to become the hero of a poem by the children’s father, “The Adventures of Tom Bombadil’, which was published in the Oxford Magazine in 1934*. It tells of Tom’s encounters with ‘Gold-berry, the River-woman’s daughter’, with the ‘Old Man Willow’ which shuts him up in a crack of its bole […] with a family of badgers, and with a ‘Barrow-wight’, a ghost from a prehistoric grave of the type found on the Berkshire Downs not far from Oxford. […] Tom Bombadil was intended to represent ‘the spirit of the (vanishing) Oxford and Berkshire countryside’**.”

* – soit avant la parution du SdA ou même du Hobbit !
** – cf. ci-dessus, l’attachement de Tolkien à la campagne de son enfance.

The Hobbit

La légende veut que, alors qu’il corrigeait des copies, Tolkien écrive sans savoir pourquoi : “In a hole in the ground there lived a Hobbit”. Nous sommes en 1925, Tolkien n’a aucune idée de qui sont ces hobbits, mais il se dit que ça doit être intéressant d’y réfléchir. Un peu avant 1935, Tolkien écrit une nouvelle histoire pour ses enfants, celle de Bilbo Baggins, un hobbit sans histoire, à qui il arrive ce que vous savez. Même si, comme souvent, il en manque la fin, un élève de Tolkien s’arrange pour montrer le manuscrit à un éditeur, qui l’accepte. The Hobbit sort en 1937 et c’est un succès immédiat.

Les éditeurs, Allen&Unwin, veulent une suite le plus rapidement possible (il faudra 17 ans pour que le SdA soit publié 🙂 ). Tolkien leur montre ses autres contes pour enfant, mais le seul publié, Farmer Giles of Ham, ne rencontrera pas le succès du Hobbit. On notera une fois de plus le thème récurrent du héros de la campagne, qui rechigne à l’aventure, mais se révèle bien plus valeureux que ce qu’on attendait de lui. Selon Carpenter, Tolkien dira plus tard des hobbits :

‘The Hobbits are just rustic English people, made small in size because it reflects the generally small reach of their imagination – not the small reach of their courage or latent power.’ To put it another way, the hobbits represent the combination of small imagination with great courage which (as Tolkien had seen in the trenches during the First World War) often led to survival against all chances. ‘I’ve always been impressed,’ he once said, ‘that we are here, surviving, because of the indomitable courage of quite small people against impossible odds.’

Après 1945, interrogé sur la suite de Farmer Giles, il dira “the sequel is plotted but unwritten, and likely to remain so. The heart has gone out of the Little Kingdom, and the woods and plains are aerodromes and bomb-practice targets”, en référence aux terres verdoyantes d’Oxford, détruites par la guerre…

Le Seigneur des Anneaux, le chaînon manquant

Tolkien comprit très vite que les elfes du Hobbit étaient les mêmes que ceux de sa Grande Œuvre. Puisque l’histoire des silmarils était un premier age, celui de Numenòr un second, la période du Hobbit fut baptisée : Troisième Âge. Tolkien sentait qu’il avait besoin de quelque chose qui lierait le conte de fée The Hobbit à son chef d’œuvre (qui deviendrait Le Silmarillion) et plus généralement à tous ses textes pour adultes.

La genèse du Seigneur des Anneaux est tout à fait intéressante. Dès 1937, l’année de sortie du Hobbit, Tolkien s’attèle à une suite : The return of the shadow. Mais Bilbo est sensé finir sa vie sans aventure ; Tolkien note alors dans ses tous premiers manuscrits : Make return of ring a motive. Le concept de l’anneau qui a plus de pouvoirs qu’il n’y paraît est de suite trouvé, pas dangereux lorsqu’on fait le bien, mais qui peut perdre l’utilisateur. En trois ans, le premier chapitre est réécrit sept fois. Le héros est d’abord Bilbo qui va se marier à Hobbiton, puis Bingo, le fils de Bilbo, qui va chercher des champignons.
Comme souvent avec Tolkien, l’histoire semble s’écrire seule et dépasse dans un premier temps l’écrivain. Tolkien écrit à son éditeur pour lui dire que, sans qu’il l’ait voulu, un cavalier noir est apparu dans l’histoire, et semble vouloir rattraper les hobbits à tous prix. Ce serait un porteur de l’anneau rendu invisible de façon permanente pour trop l’avoir porté. Tolkien se demande alors pourquoi tout le monde en veut à cet anneau, et vient l’idée de l’anneau maître, qui les lie tous. Sauron veut le récupérer, les hobbits doivent le détruire ; cet anneau serait the lord of the rings. Tolkien écrit à son éditeur que l’histoire lui échappe, devient effrayante, et s’éloigne de l’ambiance du Hobbit. Bingo devient Frodo, car le nom est trop enfantin pour cette histoire.

En 1940, les hobbits traversent la vieille forêt, rencontrent à Bree un hobbit étrange nommé Trotter (qui deviendra plus tard le Rôdeur Grand-Pas), puis vont à Rivendell (déjà présent dans le Hobbit – je vous invite à comparer la description des elfes dans les deux œuvres), puis à la Moria où ils restent pendant un an.  Ce n’est qu’en 1941 que ce qui deviendra le premier tome existe de façon définitive, même s’il est régulièrement réécrit. Il lui faudra encore huit ans pour finir l’histoire, puis cinq années de corrections avant de publier le premier tome (1954 à 55 pour le troisième).

C’est surtout ce premier tiers – voire le livre un – que je trouve intéressant, et qui montre l’évolution de l’œuvre de Tolkien : du conte Hobbit au sombre Silmarillion. Les héros partent à l’aventure comme dans un conte, et sont petit à petit rattrapés par des évènements bien plus grands. C’est ce qui explique que ce premier livre ait une saveur différente du reste. On notera que Tom Bombadil et les évènements associés (les Hauts-Galgals) existaient depuis longtemps dans le monde de Tolkien, et qu’il relie petit à petit ses histoires dans un même univers. Il fera de même dans tout Le Seigneur des Anneaux, se référant aux deux premiers âges par le biais des chants et légendes, et finalement dans les annexes.
On peut aussi noter la manière dont les idées venaient à Tolkien, dont il se laissait guider par elles, concept très important pour lui.

La vie après le SdA

Tolkien passera le reste de sa vie a compléter son univers et à le corriger, particulièrement le Premier Âge. Son livre Leaf by Niggle, raconte un peintre que son perfectionnisme empêche de finir sa peinture à force de corrections, et c’est ce qui lui arrivera. En 1973, Tolkien meurt, sans que Le Silmarillion ne soit publié. Son fils Christopher reprendra les notes de son père et les publiera dans différents ouvrages, principalement Le Silmarillion et Unfinished Tales, mais il faut bien comprendre qu’il s’agit parfois de notes compilées, ce qui en fait des œuvres parfois difficiles à suivre, sans parler de l’extrême complexité du monde décrit.

Finalement, Tolkien était un passionné de langues, marqué par les légendes médiévales et nordiques, et également un raconteur d’histoires aimant amuser les enfants. Le Seigneur des Anneaux est à la croisée de ces deux tendances, récit évoluant parfois par lui-même, quête initiatique, et c’est ça qui en fait un chef d’œuvre, le meilleur de Tolkien et sans doute une qualité inégalée dans l’heroic fantasy – si ça, ça ne soulève pas une montagne de commentaires ^^.

I am in fact a hobbit, in all but size. I like gardens, trees, and unmechanized farmlands; I smoke a pipe, and like good plain food (unrefrigerated), but detest French cooking; I like, and even dare to wear in these dull days, ornamental waistcoats. I am fond of mushrooms (out of a field); have a very simple sense of humour (which even my appreciative critics find tiresome); I go to bed late and get up late (when possible). I do not travel much.
– J.R.R. Tolkien

Merci à Derek Mainwaring.

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28 commentaires leave one →
  1. Syracuse Cat permalink
    23 novembre 2009 10:21

    M’étant moi-même passionnée pour ce sujet inépuisable il y a un certain temps, ton article ne m’apprends pas grand-chose, à part peut-être le fait que les choses sérieuses commencent quand Tolkien se fait conteur pour ses enfants. Je lirai peut-être la version complète de ton étude un de ces jours… En attendant, c’est toujours un grand plaisir de me replonger dans cet univers (et dans mon adolescence).
    Je trouve ta mise en perspective intéressante : l’aspect culturel et mythologique vient d’abord, les histoires ensuite. Et finalement, c’est dans le dernier ouvrage publié (et posthume) que l’on trouve les idées qui ont présidé à l’élaboration de tout le reste…
    Et globalement, je suis d’accord avec toi : l’heroic fantasy n’existerait probablement pas sans Tolkien, et ce qui existerait à sa place ne serait sans doute pas très bon. Parce que Le seigneur des anneaux est une somme de travail phénoménale, l’œuvre d’une vie, pas de la bouillie écrite à la chaîne dans le dessein d’en tirer un profit maximal. C’est l’œuvre d’un homme brillant et érudit, passionné autant par l’étude que par la création. Ensuite, il y a eu de très bonnes choses dans cette catégorie littéraire depuis, mais je persiste à penser que ça n’aurait pas existé sans cette œuvre fondamentale. Et il me semble qu’en ce qui concerne la cohérence, la richesse et la beauté, aucun monde inventé par la suite ne lui arrive à la cheville.

    • 5 décembre 2009 09:51

      La fantasy n’a pas attendu Tolkien pour publier des œuvres qui n’étaient pas « de la bouillie écrite à la chaîne ». En fait, on pourrait assez aisément discuter que la fantasy moderne commence à l’ère victorienne avec William Morris, qui n’écrivait pas précisément à la chaîne. Et on peut pas davantage faire ce reproche à Lord Dunsany et ses Dieux de Pegãna, Hope Mirrlees, Lud-in-the-Mist écrite en 1926, à James Branch Cabell et son cycle de Don Manuel, à Eric R. Eddison, dont le Worm Ouroboros a été une influence majeure sur Tolkien lui-même, ou au Gormenghast de Mervyn Peake. Et ne parlons pas de Moorcock, qui a écrit plus tard de la fantasy en détestant copieusement Tolkien, se basant plutôt sur la forte tradition des gens que je viens de citer que sur le père du Hobbit pour Elric ou Gloriana.

      Et tout ça, rien qu’avec des auteurs britanniques qui ont donné une existence à la fantasy en dehors de Tolkien (il faudrait aussi discuter si Tolkien a bien écrit de l’heroic fantasy, ce qui n’est pas certain), sans entrer dans le débat de savoir si Robert E. Howard, Clark Ashton Smith ou Fritz Leiber écrivaient vraiment « de la bouillie », même s’ils publiaient dans des magazines populaires.

      Quant à « créer » l’ heroic fantasy, Tolkien ne l’a fait par contrecoup tardif que lors de l’explosion du bouquin à la fin des années 1960 aux États-Unis, dans la foulée du succès de Conan en éditions Lancer. Et de nos jours, la fantasy inspirée de Tolkien donne plutôt des hyperheptalogies à rallonge de qualité discutable, débitées par des pisse-copies, donc sa descendance directe n’a pas grand-chose de très glorieux, même si ça se vend beaucoup.

      Là encore, on ne peut le reprocher à Tolkien et ça ne rejaillit en rien sur son œuvre propre, mais c’est juste pour remettre en perspective sa primauté et son influence sur la *qualité* de l’heroic fantasy

      • Lien Rag permalink*
        5 décembre 2009 10:42

        Sans rentrer dans le troll (qui est fun j’avoue, mais ce matin ça m’attire pas, la grippe sans doute ^^), la question n’est pas tant de savoir qui est le premier, où on trouvera sans doute des précurseurs à Tolkien sur tel où tel point.
        Si c’est lui le « fondateur de l’heroic fantasy », (et vu la qualité de l’HF actuelle, il doit se retourner dans sa tombe), c’est parce qu’aucun avant lui n’a été aussi médiatisé, n’a autant marqué les gens, et ce même des années après. Que Moorcock déteste Tolkien est une chose, mais déjà ce qu’il a écrit n’a à mon gout pas la portée de ce qu’a fait Tolkien, mais il faut se demander si il aurait pu se faire publier sans Tolkien avant – et si il aurait eu son inspiration…

        Donc des précurseurs, évidemment il en existe, ne serait-ce que Howard (Conan le barbare) , pour les rares dont on se souvienne (ah, le troll revient, je vais mieux 🙂 ), mais prétendre que ce n’est pas Tolkien qui a ouvert la boite de Pandore (ou de Luthien), et qui a inspiré le plus gros de ce qui a suivi, et a créé les codes qui ont servi de références pendant des années, c’est faire preuve d’une immense mauvaise foi.

        Mais, je le répète, les motivations de Tolkien et des écrivain actuels d’HF sont tellement différentes que je doute que Tolkien ait un quelconque respect pour son héritage.

      • Lien Rag permalink*
        5 décembre 2009 10:53

        L’article sur la « Fantaisie » est intéressant sur wikipedia. Pour eux, c’est clairement Tolkien qui a démocratisé le genre, et a créé une des deux voies de l’HF, l’autre étant celle de Conan (voie que suit Elric de mon point de vue).

        La question de la qualité est une autre question : à l’époque, pour se faire publier, il fallait que ce soit de qualité, sauf les éditions cheap US, surtout dans la BD, ce qui a permis aux comics d’exister. Aujourd’hui, on est dans une logique économique qui consiste à essayer de copier ce qui marche/est à la mode pour en vendre le plus possible, sans se préoccuper de la qualité.
        Le fait que la fantasy moderne soit composée de 90% de daube est surtout liée à ça, de même que dans les années 80 c’était difficile de trouver de la SF de qualité au milieu de tout ce qui sortait, et que aujourd’hui, peu d’auteurs arrivent à la cheville du niveau littéraire de Marc Levy (je suis guéri ^^).

      • 5 décembre 2009 13:54

        Hmmm, laissons choir les accusations de troll, parce que je ne vois pas trop ce que ça vient faire. À moins qu’on ne puisse exposer un avis différent sans être un troll.

        Moorcock aurait pu se faire publier sans Tolkien. D’ailleurs, il l’a fait. Dans les années 1970, l’heroic fantasy, c’était Conan et ses succédanés assez pauvres, suite au succès de la sortie en Lancer books des textes de Howard tripatouillés par DeCamp et Carter, succès en grande partie dû aux spectaculaires covers de Frazetta (et, plus tard, par le succès de l’assez mauvais film de Milius).

        En fait, Le Seigneur des Anneaux était un ouvrage de fonds en Grande-Bretagne, comme d’autres classiques du même genre, aimés des lecteurs et entretenus au catalogue, qu’on lisait dans l’adolescence (ou l’enfance, pour Le Hobbit qui avait le même statut de classique que Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame). Le Seigneur des Anneaux était classé comme The Once and Future King de T.H. White (j’oublie tout le temps le titre français — Excalibur?), classique constant chez les Anglo-saxons, qui n’a pas rencontré ici le même succès (alors que le parcours est le même: début par un livre considéré pour enfants L’épée dans le roc adapté par Disney dans Merlin l’Enchanteur, puis progression vers une œuvre plus « adulte » dont les adaptations n’ont pas eu un énorme succès).

        Le SdA est sorti aux États-Unis grâce à Lin Carter (piètre écrivain, mais excellent connaisseur du genre, qui a répondu à la demande du lectorat en publiant tout un pan de l’histoire du genre inconnu aux USA). Tolkien a fait partie de la charretée, et, après quelques histoires de copyright, est devenu un succès officiel. Et énorme.

        Mais Moorcock n’a pas eu besoin du succès de Tolkien pour se faire publier ou écrire Elric (1963 ou par là), merci, et Gloriana ne doit rien à Tolkien et tout à Mervyn Peake. Il n’est pas question de nier que Tolkien a écrit un chef-d’œuvre, ni que la marée actuelle de fantasy procède du succès du Seigneur des Anneaux (encore qu’il y ait beaucoup le contrecoup relativement récent du film — le SdA est un ouvrage de fond, mais était un bestseller discret avant que l’onde de choc des films vienne propulser le bouquin dans les titres connus de tous).

        Simplement, je répondais à la phrase « l’heroic fantasy n’existerait pas sans Tolkien« . Elle n’aurait pas le succès pléthorique qu’elle a actuellement sur les étalages, mais je disais juste qu’elle existerait, parce qu’elle existait avant. Et qu’il y en aurait moins, mais que ce serait peut-être un peu moins la même chose, parce que, pas par sa faute, Tolkien a suscité une armée de clones répétitifs qui font de la fantasy actuelle un champ de déclaques où se cachent quelques trésors.

        La logique économique qui consiste à copier ce qui marche est amplifiée dans le marché actuel où il faut alimenter la production à flux tendu des gros éditeurs, mais c’est une constante de l’édition. Quand Algernon Blackwood a fait un carton de librairie avec John Silence, Wiliam Hope Hodgson a sauté sur l’occasion pour écrire Carnacki. C’était en 1912, si jeune Mabuse, et si c’est le premier exemple qui me vient en tête, ce ne devait pas être le premier exemple de la pratique, j’en suis convaincu.

      • 5 décembre 2009 13:56

        De décalques, pas de déclaques. Encore que certains des « auteurs » mériteraient des claques.

      • Lien Rag permalink*
        5 décembre 2009 19:04

        Par « troll » je parlais de moi, et c’est une semi-private adressée à Al.Libertad – et ce serait un peu long d’expliquer tout le passif que j’ai avec ce garçon ^^.

        Sur le fond, je suis complètement d’accord avec toi – et chapeau pour maîtriser le sujet à ce point, c’est clair que tu me surpasses haut la main, pourtant j’en connais plus que la base.
        Finalement le seul « désaccord » qu’on pourrait avoir est purement sémantique : tu considères que l’HF existerait parce qu’elle existait avant ; je considère qu’elle n’existerait pas -sous-entendu de cette manière- parce que c’est (à mon avis) Tolkien qui a créé les codes qui ont été suivis (par D&D qui a véritablement été le rouleau compresseur…).
        Donc c’est vraiment un débat mineur de point de vue : les deux sont justes, c’est simplement une question de mots.

  2. Playne permalink
    23 novembre 2009 12:16

    Merci Lien Rag pour cet article sur notre ami JRR 🙂
    Bilbo le Hobbit étant mon premier livre (après Ratus, je vous dis pas le choc) -donc comme Syracuse Cat ça me replonge dans le passé 😀
    Par contre je suis surprise de ne pas trouver ici une petite critique des films (ou j’alimente le moulin des commentaires que tu attendais ? 😉 )

    • Lien Rag permalink*
      23 novembre 2009 13:25

      Comme l’a dit Syracuse Cat, le sujet est inépuisable.
      Je n’ai pas choisi de parler du Seigneur des Anneaux, mais de la manière dont les écrits de Tolkien ont été inspirés par sa vie, et la place du Seigneur des Anneaux au croisement de deux tendances de son œuvre.
      Je pourrais consacrer un article entier voire plusieurs au SdA, et un autre juste à l’adaptation… Mais ce n’est pas le propos. Déjà que j’ai du enlever près de 30% de la matière de l’article, pour que ce soit pas trop gros, j’allais pas en rajouter.

      Maintenant, si tu tiens réellement à me lancer (résiste, ne trolle pas…), j’ai longtemps eu beaucoup de mal avec le film. Surtout pour des principes : le film fixe nécessairement une vision, voire des adaptations comme LA vérité, l’histoire ne peut-être entièrement respectée, le film ne pourra refléter que la partie émergée de l’œuvre, etc. Et puis ya des trucs qui découlent du film qui m’énervent, comme le consumérisme et les produits dérivés. Que Arwen soit devenu une trademark, ça me fout les boules ; quant aux personnages en plastique…
      Mais, avec le temps, le recul, la maturité, j’en apprécie un peu plus certains aspects. Le film est beau (et long et chiant, certes, et la zik est à vomir – STOP, tu avais tenu jusque là !). Ça serait arrivé au bout d’un moment, donc autant que ce soit Peter Jackson, qui avait compris l’œuvre et qui l’a plutôt bien respectée. Et puis l’adaptation de Watchmen m’a permis de mieux comprendre la démarche d’adaptation d’une œuvre aussi dense avec des fans intégristes. Donc voilà, je dois avouer que le générique de fin m’a fait quelquechose parce que ça concluait une époque de ma vie ^^, maintenant je m’en suis remis, même si j’ai un pincement au cœur que des gens puissent penser que cette immense œuvre soit juste ‘de l’heroic fantasy comme les autres’, ce qu’elle est en effet au regard du film.

      Et sinon Liv Tyler, qu’est-ce qu’elle est conne, moche et inexpressive ! 😀 (trop tard…)

  3. phylacterium permalink
    23 novembre 2009 21:20

    Une chouette synthèse qui a permis de répondre efficacement à des questions que je me posais. Mais il y en a encore plein qui reste en suspens : par exemple quels étaient les liens entretenus par Tolkien avec Lewis, qui livre avec Narnia quelque chose d’encore différent ? Et surtout, ma grande question est de savoir jusqu’à quel point le SdA est inspiré de ce que Tolkien connaissait, la littérature médiévale et les contes, et ce tant au niveau des thèmes que de la forme. Comme je n’y connais pas grand chose en littérature médiévale (et surtout de comment Tolkien l’interprétait), je n’ai pas de réponse… Mais il y a surement des gens brillants qui ont écrit là-dessus ! ^^

    Et moi aussi je saute les passages où Liv Tyler apparaît quand je regarde le film.

    • Lien Rag permalink*
      24 novembre 2009 09:33

      Lewis était le meilleur ami de Tolkien. Ils étaient un petit groupe d’amis à se réunir dans un club pour parler et fumer, entre hommes évidemment. On imagine bien les murs couverts de bibliothèque, les fauteuils en cuir marron sur le vieux tapis, tandis que le ciel gris anglais s’aperçoit à travers la fenêtre. Ils parlaient un peu de tout, notamment de littérature ; ils se donnaient leurs textes à lire et commenter.

      Tolkien a beaucoup pris aux thèmes de la littérature médiévale : le sacrifice, la cause plus grande, le bien et le mal, le devoir, etc. Maintenant ma connaissance de la poésie médiévale anglo-saxonne reste très limitée 😀

      • Syracuse Cat permalink
        25 novembre 2009 21:28

        En fait de « club » ils se retrouvaient à l’Eagle and Child, pub qui existe toujours (c’est dans le centre ville d’Oxford, mais je ne connais pas l’adresse par cœur, demandez à Vuuv) : on n’a pas pu rentrer parce que le Schtroumpf à Lunettes (il a choisi son pseudo, hein, je ne me permettrais pas sinon) est mineur, mais ça avait l’air pas mal. Pas de livres sur les murs, d’après ce que j’ai pu voir. S’ils avaient été parisiens, Lewis et Tolkien seraient-ils allés aux Éditeurs ?

      • Vuuv permalink
        2 décembre 2009 01:56

        Oui en fait de club c’est un pub aux vitres teintées et à l’ambiance capitonnée qui a assez peu changé depuis l’époque je crois. Il est assez cosy mais pas très différent des autres pubs oxoniens, si ce n’est qu’il est vraiment étroit, et qu’au lieu d’être constitué d’une grande salle unique, il est plutôt formé de deux salles de part et d’autre de l’entrée qui sont la partie la plus cosy, d’une salle près du comptoir et d’une dernière salle au fond (où d’ailleurs un hommage vibrant est rendu à Tolkien et Lewis). Je crois que de tous les pubs d’Oxford c’est celui où il aurait été le plus agréable de se poser avec une pipe allumée. Mais on n’avait déjà plus le droit de fumer quand j’y étais…
        A Paris je ne sais pas, je les imagine bien à la Contrescarpe.

  4. Syracuse Cat permalink
    24 novembre 2009 00:04

    Oui, mais alors Viggo Mortensen, je le veux ! J’étais déjà amoureuse d’Aragorn dès sa toute première apparition dans le livre, et la prestation de l’acteur (qui est aussi photographe, peintre, musicien à ses heures perdues) n’a rien fait pour arranger mon cas… Je n’ai pas revu le film depuis longtemps j’avoue, mais j’en garde un souvenir plus qu’ému — à part la toute fin qui est juste toute pourrie, mais ce n’est pas la faute de Viggo. (Je ne donne pas mon avis sur le film, là, il est trop tard pour ça, hein, je dis juste que voilà, dans ce rôle-là, je lui beurrerais bien ses tartines. Avec de la confiture, même.)

    Mon mood de novembre (à paraîre d’ici peu — attention teaser) contribuera autant que ce commentaire, je crois, à me faire perdre toute crédibilité ici. Novembre, mois de la décadence, je vous dis !
    Pardon, Lien Rag, de pourrir ton article avec mes commentaires crétins. Je vais me coucher, tiens, ce sera mieux.

    • Oh Boy permalink
      24 novembre 2009 15:20

      Aaaaah Viggo Mortensen. Les trois filles que nous sommes à la maison en sont absolument fan. Même ma maman… Il dégage la même intégrité, la même noblesse d’âme que ‘Strider’, qui a bercé nos rêves d’enfants, et même nos rêves de plus grandes.
      Oops je continue à pourrir l’article de Lien Rag, désolée. En même temps ma réputation de fille girly irrécupérable n’est plus à établir.

      Juste, Lien Rag, je lirai ton document pdf quand j’aurai un moment, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi tu annonces que tu cherches à comprendre l’évolution de son style, quand j’ai l’impression que tu analyses plutôt l’évolution de son imaginaire et la construction progressive de son univers. Bon, ok, j’ai sans doute une vision trop étriquée du mot ‘style’ pour avoir trop bouffé de la ‘stylistique’ pendant trop d’années, mais sérieux, qu’est-ce que tu entends par ‘style’?
      Et dernière question, c’est moi ou toutes tes descriptions ou propos rapportés de Tolkien insinuent mais sans jamais mentionner le terme qu’il était au fond complètement réac, ce qui me fait toujours revenir à l’impression que c’est parce qu’il n’était pas du tout en phase avec son temps qu’il s’est réfugié dans un tel imaginaire?
      Qu’on s’entende bien, ça n’enlève rien à son génie hein… Mais il me semble que finalement il ne dépareille pas tant que ça de tout un courant de pensée très british dans sa forme d’expression. Je ne sais pas pourquoi je pense à ce roman tout particulièrement et ce n’est probablement pas le meilleur exemple, mais ‘Middlemarch’ (George Eliot) m’avait paru bien illustrer ce refus de la modernité et l’attachement à la campagne anglaise traditionnelle si paisible (au moins dans sa représentation idéale). Et puis d’expérience, quand on vit trop longtemps dans la ‘Oxbridge bubble’, on finit vraiment par perdre toute attache avec la réalité du reste du monde contemporain…

      • Lien Rag permalink*
        24 novembre 2009 22:11

        Par style je parle de fairytale/heroïc fantasy/bible. Tu préfères genre ?

        Plus je vieillis, plus je me rends compte à quel point cette société déteste et tente de détruire tout ceux qui s’opposent à elle, ou du moins ne vont pas dans son sens. Je parle particulièrement du culte du « progrès ». Si c’est être réac que d’aimer une autre façon de vivre, plus simple, plus en phase avec la nature, je pense qu’il y a un petit souci. A titre personnel, je méprise de plus en plus cette société de consommation, j’ai une certaine faiblesse pour la nature, la vie simple, et les paysages postapocalyptiques (ou les friches industrielles). J’aimerais beaucoup savoir si je suis un réac selon ta définition :p .
        Qu’on soit bien clair : oui Tolkien chérissait une certaine vision de la vie que l’on peut qualifier de rétrograde. Le fait que tu méprises les djeun’s tecktonik, le fait que les gens de ma génération sourient devant Orelsan parce qu’ils ont connu IAM, font-ils de nous des retrogrades ?
        Tolkien a mon sens n’est pas réac, parce qu’il n’a pas écrit de pamphlet, il ne s’est pas battu pour la suprématie de sa vision. Il a juste écrit quelquechose qui lui plaisait, et, sans doute inconsciemment, il a fait passer des valeurs et des concepts qui lui étaient chers. Dire que c’est réac, comme dire que son monde est manichéen, c’est se contenter de lire les grandes lignes d’un résumé et en tirer des conclusions hâtives.

        J’aimerais enfin rajouter que la crainte du futur, de la technologie, ou de ses dérives, sont monnaies courantes dans la littérature. Combien de livres de SF abordent le sujet… Et même si ça n’est pas le sujet principal, ‘Ravage’ de Barjavel, est un livre bien plus violent à l’encontre du progrès, sans que cela ne soit reproché à l’auteur…

  5. Oh Boy permalink
    25 novembre 2009 06:25

    Genre – ok.

    Pour le reste j’y ai Encore été beaucoup trop fort, toutes mes excuses. Le mot ‘réac’ était fort malvenu en effet… et je suis en fait profondément d’accord avec ta réponse, je répète assez souvent comme ça par ailleurs que je déteste tout ce que l’on peut nous faire avaler au nom du sacro-saint progrès.
    Disons que j’essayais juste de formuler l’idée que son refus de vivre dans son temps l’a encouragé à se réfugier dans cet imaginaire. C’est cette problématique d’accepter le monde dans lequel on vit, quel qu’il soit, ou de le refuser et de développer des stratégies de survie malgré tout, qui m’a interpellée de façon si forte.
    La prochaine fois je tournerai mon clavier sept fois dans mes mains avant de soumettre le commentaire.

    • Lien Rag permalink*
      25 novembre 2009 08:54

      Tu as déjà dit ça la dernière fois ^^

      Sinon, comme je l’ai expliqué, il a commencé à imaginer son monde dès 1917, soit ses 25 ans ; difficile de croire qu’il refusait les changements du monde à cet âge.
      A mon avis il n’a pas cherché à s’échapper. Il a juste créé un univers qui lui plaisait, comme le font tous les écrivains et les rôlistes…

      • Oh Boy permalink
        25 novembre 2009 12:39

        Oui je sais, je l’ai déjà dit, le problème c’est que je n’ai toujours pas réussi à trouver un moyen de détecter le moment où je dépasse les bornes et où il faut que je reprenne le contrôle.
        Hmm, j’ai pas encore 25 ans et si je réagis si fortement c’est justement que je me bats pour tenter d’accepter le monde dans lequel je vis et le comprendre et y trouver ma place alors que je voudrais tellement vivre uniquement dans ma petite bulle de bisounours et mon univers imaginaire, ou alors dans une vallée perdue en montagne. Donc c’était possible aussi pour lui…
        D’ailleurs je vais faire un break avec le monde pendant un moment, à commencer par internet. Ca va faire du bien à tout le monde je crois, et pas qu’à moi ^^

  6. 25 novembre 2009 18:49

    … « pas encore 25 ans » … frimeuse ! :p

    (oui, je sais, sinon, j’ai pas mal de choses à dire sur le SdA, mais je sais pas par où commencer … j’y reviendrais plus tard, ou dans un autre post sur le sujet … On lançe une rubrique « Fantasy » ?)

  7. playne permalink
    11 janvier 2010 13:51

    Pour tous ceux qui ont aimé le seigneur des anneaux :

  8. MrBarns permalink
    2 février 2010 00:16

    Hey, I read a lot of blogs on a daily basis and for the most part, people lack substance but, I just wanted to make a quick comment to say GREAT blog!…..I »ll be checking in on a regularly now….Keep up the good work! 🙂

    • Lien Rag permalink*
      2 février 2010 10:12

      Sadly, i think this is the only post with so much english in it 🙂
      I hope you can understand french.

    • Lib permalink
      2 février 2010 10:15

      Welcome to our world, MrBarns, hope you stick around!

    • Makuchu permalink
      2 février 2010 13:38

      C’est moi, ou ça fait spam ??

      • Lib permalink
        2 février 2010 15:35

        Tu verrais la tronche des vrais spams…

  9. Syracuse Cat permalink
    11 mars 2010 14:23

    L’explication logique, pertinente et certainement véritable du pourquoi du comment de cette histoire d’anneau par un esprit éclairé : http://xkcd.com/712/

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