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Hurler à la lune

12 octobre 2009

Il est immense, quelque chose de grand et d’étiré aux bras minces. Il a les cheveux pâles comme un ange et le visage barbouillé comme un démon – un ange déchu donc, ce sera sa première définition. La silhouette ressemble de loin à un David Bowie moins émacié, moins tragique mais plus gracile. Son nom de naissance est Patrick David Apps, à cette grande liane asexuée qui se dresse sur scène dans des vêtements improbables, entourée d’instruments aussi divers qu’une batterie, un violon, une contrebasse, des synthés, une guitare, un ukulélé… Métal symphonique ? Musique du monde ? Electropop ? La musique de Patrick Wolf est à la fois moins et bien plus que tout cela.
A l’occasion de sa grande tournée européenne et de la sortie de l’album The Bachelor, un retour sur le parcours musical d’un chanteur aussi génial que difficile à apprivoiser.

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Le jeune anglais est né en 1983 et se pose comme un musicien naturel dès le début de son adolescence – il commence à enregistrer des chansons à l’âge de 11 ans dans sa chambre avec son violon et sa voix qui s’affirme peu à peu comme un beau ténor profond à la limite du baryton. Les anecdotes privées d’un personnage changeant et peu apaisé ne nous intéressent pas pour cet article, il est intéressant en revanche de se représenter Patrick Wolf en ado faisant la manche dans les rues de Londres avec son violon, en soliste du groupe « Maison Crimineaux », puis en artiste exigeant travaillant sur son premier album dans une maison de disques semi-indépendante.
Son parcours se réfère de manière atypique à des courants aussi différents que la musique électronique des années 20 et 30, notamment l’invention du Thérémine, ou la chanteuse Joni Mitchell. Il joue d’un nombre indéfini d’instruments, dont le violon, la harpe, le piano, la guitare, l’ukulélé, j’en passe. Sa fascination pour des types de musique très divers le pousse à une recherche unique, et à la fois, il ne cesse de se renouveler en ce que chaque album peut être associé à une certaine évolution, une période, un point de vue aussi précis qu’un angle de caméra.

Lycanthropy

Dans son premier album, sorti en 2003, Patrick devient Wolf et le raconte dans un album aux traits de parcours initiatique, qu’il appelle Lyncanthropy. Il y reprend des chansons composées à l’origine entre l’âge de 11 et 16 ans, plus ou moins modifiées a posteriori. Il explique son association avec les loups dans une interview « […] j’étais plus solide et résistant que le garçon que j’avais été, ce qui m’intéressait dans le chant était des questions d’instinct, d’intuition et d’émotion, choses très liées à l’idée de lune ».
Ses textes effleurent son adolescence fugueuse passée à voler de la nourriture dans les rues de Londres, une première expérience sexuelle dont on ne sait pas bien si c’est un viol ou un consentement regretté, des chansons mélancoliques aux accents électroniques criards où l’on sent encore l’influence du punk et de la musique blanche.
L’album se renverse ensuite autour de la chanson « Paris » où l’introduction au violon préfigure les productions futures de Wolf, comme le fait sa voix tantôt noyée dans la réverbération, tantôt proche des sons épurés sur lesquels il se concentrera par la suite – et que l’on retrouve dans la suite de l’album. Peu à peu l’adolescent grandit, se dépêtre de ses contradictions et de sa mélancolie.
Lycanthropy est une œuvre de jeunesse littéralement, et qui pourtant est protéiforme et mature, entre ballades, chansons sauvages, et chants de barde. Le premier album de Wolf est vastement salué par la critique.

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Wind in the Wires

L’album Wind in the Wires, sorti en 2005, abandonne une partie de la recherche électronique de Wolf pour se concentrer sur une musique acoustique, comme en témoigne le morceau inaugural « Apparition » qui rappelle un orchestre symphonique réglant ses instruments avant un concert. L’orchestration repose sur le violon central dont on entend les solos criants sous le gémissement du chant, et sur le piano qui dessine l’arrière-plan. La voix est elle aussi plus pure, plus posée, le ténor joue uniquement sur les graves et se fait baryton.
Il aborde déjà dans cet album le thème de la mort de gens proches, sur lequel il reviendra souvent par la suite.
De manière plus importante, il y pose un projet musical défini en filigrane à travers plusieurs chansons, Land’s End entre autres.
L’album est un carnet de voyage, sur une musique plus fraîche, plus facile d’approche aussi que pour le premier album, il est composé essentiellement de ballades dont le rythme pop est démenti par la complexité de la trame musicale.
Le chanteur y parle de navires, de routes et d’océans, témoignage d’une musique qui s’éloigne de l’humeur maussade de ses débuts et prend pied dans une rêverie à la fois enfantine et mélancolique, le désir d’un ailleurs et la conscience que cette recherche assidue est vraisemblablement vouée à l’échec. Le jeune homme oscille entre apaisement et rage, à l’instar de Tristan, sa chanson inspirée de la légende de Tristram.
L’album est à la fois le témoignage d’un rêve et l’aveu d’un échec, Wolf allie l’expérience purement subjective à une inspiration trouvée dans des légendes nordiques ou dans des images fantasmatiques d’un monde autre.

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The Magic Position

La pochette de cet album sorti en 2007 annonce littéralement la couleur. Le chanteur abandonne le monochrome pour des cheveux rouges, des vêtements kitsh, un titre de pochette écrit au néon. La voix a fini sa mue, elle est adulte maintenant, plus grave et plus ferme. La musique est plus cohérente, mais aussi plus pop. Wolf semble abandonner définitivement les accords déconstruits pour une musique qui prend l’auditeur par la main et l’emmène gentiment le long de la partition, notamment dans la chanson Magic Position, qui rappelle davantage Mika que la musique expérimentale.
Ce n’est pas au hasard que le chanteur évoque la « major key » dans ce morceau, puisque l’album est constitué pour partie de chansons en majeur, renversement radical par rapport aux deux albums précédents.
Cependant qui espère trouver dans cet album un condensé de bonne humeur passée à la bisounours attitude risque une déception cruelle. L’optimisme affiché de l’album devient étrange, déroutant dans une chanson comme « Accident&Emergency » où le chanteur reprend l’idée du « sans mal comment verrait-on le bien » en ironisant sur les notions de terrorisme et accidents. On ne peut s’empêcher de voir dans son enthousiasme quelque chose de feint, et comme une contradiction dans les termes. L’album se dément lui-même, et l’optimisme ressemble étrangement à une couverture ironique pour une mélancolie plus grande.
A l’inverse des autres albums, où le début est plus amusé que la fin, ici l’album prend à contre-pied l’attente du spectateur, et le Mika se liquéfie sous des airs de clown sinistre.
Mais l’ironie qui aurait pu être grinçante devient nostalgie, après un Patrick Wolf grandissant, c’est un Patrick Wolf adulte qui se contemple de l’extérieur avec une résignation qui confine à la tendresse. L’album prend une distance avec lui-même, qui semble accompagner la distance du chanteur sur son propre personnage, donc son assomption.

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The Bachelor

Reprenant une disposition de pochette semblable à son premier album, Wolf apparaît ici sur une image étrange comme un capitaine Kirk décadent sur fond de tente futuriste et d’ukulélé. L’album The Bachelor, production la plus récente de l’artiste, est le premier-né de deux jumeaux, le suivant arrivant l’année prochaine sous le titre The Conqueror. Cette scission est due à une séparation entre le chanteur et le label Universal, qu’il quitte pour fonder sa propre maison de disques fondée sur la participation de ses fans.
The Bachelor est donc le premier volet du diptyque, le volet le plus sombre, celui qui évoque le passé, ses déceptions et son poids. Wolf, voyageur insatiable et solitaire, qui ne parvient jamais à se fixer à un endroit que pour le regretter, revient sur ses voies semées d’embûches. Décidément la couverture est bien choisie : dans cette œuvre plus que dans les autres Wolf se pose comme un extraterrestre à plusieurs titres.
Il se veut et se voit d’abord comme un voyageur d’un espace autre qui serait tombé un peu par hasard à un endroit dont il ne peut plus repartir, et qui ne cesse de tourner en suivant un même cercle : c’est qu’il lui manque une quatrième dimension où s’envoler. Extraterrestre assumé donc.
Mais extraterrestre musical aussi. Entre « Battle » qui a des airs de chanson de Rammstein, et « Oblivion » qui joue avec les violons sur des airs presque tziganes, plus que les autres, cet album est clairement inclassable. Il semble s’inspirer de tout ce qu’il y a eu de bon ces dernières années et les années d’avant, techniques d’électro, scratching de DJ, travail vocal de pop ou de musical, orchestration symphonique, et parvient à en tirer malgré tout une cohérence interne, pour une musique surprenante, parfois déroutante, toujours vive et dense.
Il adopte parfois une attitude de général sur un champ de bataille, parfois une attitude de conteur, par exemple dans « The Bachelor », titre éponyme, dont le refrain raconte:

I’m not gonna marry in the fall
And I’m not gonna marry in the spring
I’ll never marry – marry at all
No one will wear my silver ring
Wear my silver ring, boy.

Entre élans politiques et réflexion sur le soi, Wolf se place à tous les carrefours, toutes les croisées.
S’il tombe parfois dans l’excès, l’on y sent toujours une pointe d’autodérision, la conscience parfaite de franchir ses limites, la volonté audacieuse de les repousser à l’extrême.

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La Wolf experience

Enfin il est impossible de parler de Patrick Wolf (malgré la longueur déjà conséquente de cet article hélàs) sans aborder l’aspect visuel de son travail.
Le visuel Wolf, c’est d’abord un travail sur le clip. Les clips de Wolf sont un spectacle son et lumière, qui prend le contrepied de la mode des clips « au naturel ». Les siens sont extrêmes, surjoués, tournés dans des lumières improbables et fluo, presque 80’s. Un bon exemple en est le clip de « Hard Times » tiré de son dernier album.

La comparaison initiale avec David Bowie retrouve ici un sens nouveau : comment ne pas rapprocher les deux silhouettes frêles et les deux visages à l’expression quasi mystique, les deux voix à la technique impeccable bien qu’aux inflexions très différentes ?
Le même excès, la même autodérision derrière le sérieux allégué, la même édification d’un personnage-chanteur qui devient en soi une œuvre d’art. Si ce n’est que Wolf pousse encore plus loin le vice : David Bowie s’était retranché derrière le masque de Ziggy, Wolf est à lui-même son propre masque.

Mais l’expérience Wolf, c’est aussi et surtout une expérience de la scène. L’on pourrait s’attendre, face à une musique aussi cryptique, aussi difficile d’accès au premier abord, à une expérience scénique distanciée, une représentation de No.
Or, Patrick Wolf en concert est tout sauf une ombre désincarnée. A vrai dire, le concert prend une dimension presque pédagogique, tant Wolf se veut proche de son public. Il se présente, se raconte, relate des anecdotes à première vue insignifiantes mais qui tissent avec l’audience un lien d’intimité, de proximité.
Patrick ne chante pas pour une salle mais pour une bande de potes, massés, à défaut d’un feu de camp, autour des feux de la rampe. Conscient de la difficulté de transposer le dispositif technique nécessaire à ses chansons sur une scène, Wolf compense le manque, ou plutôt transforme le manque, en se faisant barde, et le concert devient cabaret.
L’accent particulier que Wolf donne à ses chansons dans ces circonstances sert souvent d’éclairage pour la réécoute de ses albums a posteriori. Soulignant la différence entre travail de scène et travail de studio, Wolf a la clairvoyance et le talent de les rendre différents et complémentaires, ce qui fait de ses concerts une expérience édifiante, nouvelle au lieu d’être superflue.
La vidéo suivante, au son désastreux, vaut pour la perception qu’elle donne de l’ambiance de la salle.

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Quant à moi dans tout cela, son concert parisien du 10 octobre, j’y étais, perchée sur un escalier du Nouveau Casino. J’en retiendrai un Peter Pan adulte survolant ses chansons dans des costumes moulants de satin ou sur des ailes étranges et grises, un Anglais amusé, conscient d’être aimé de son public et qui joue avec la salle. Enfin, un artiste étonnant qui change d’instrument et joue du violon au pizzicato avant de noyer son visage dans la lumière d’un spot. Probablement dix minutes d’applaudissements pour un rappel, presque superflu tant Wolf sait réussir ses sorties.
Une grâce enfin, animale mais policée et d’apparence si peu sauvage, que l’on peinerait à voir en Wolf le Loup, s’il n’y avait dans son œuvre la qualité d’un solitaire hurlement à la lune, transformé par le talent en musique.

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