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Dans l’avalanche

8 septembre 2009

Leonard CohenAprès une présentation nécessairement succincte de l’œuvre de Leonard Cohen et de mes chansons préférées, certaines laissées pour compte se sont rappelées à moi et il a bien fallu corriger certaines injustices flagrantes : « Avalanche » méritait mieux qu’une simple évocation car c’est sans doute la chanson qui évoque les thèmes qui me sont les plus familiers, celle qui fait le plus écho à ma propre vision du monde.

Encore une chanson obscure, donc ouverte à la liberté de l’interprétation : tout ce que je dirai ici est nécessairement fondé sur la façon, sans doute très personnelle, dont je perçois cette chanson à ce moment précis de ma propre histoire.

Musicalement, j’adore : l’égrènement rapide et sec des notes de guitare accompagné de la montée en puissance des cordes reflètent le masque du détachement posé sur une détresse véritable, la clarté froide de la lucidité affirmée comme seule ancre possible quand on est pris dans l’avalanche. La voix du chanteur est rauque, brisée par la conquête de la douleur, par les harangues, par la solitude. Elle écorche un peu l’oreille pour mieux captiver l’esprit et entraîner l’âme au cœur du déferlement qu’elle décrit.

Le texte est incompréhensible, au premier abord : il faut se laisser inspirer, emporter par la fulgurance des images, les laisser s’entrechoquer avec celles contenues dans notre mémoire pour créer une évocation de sens. (J’ai fini l’introduction de La poétique de l’espace, et la phénoménologie de l’image poétique, ça peut servir. La preuve.)

« Well I stepped into an avalanche, 
it covered up my soul;
 when I am not this hunchback that you see,
 I sleep beneath the golden hill.
 You who wish to conquer pain,
 you must learn, learn to serve me well.

You strike my side by accident 
as you go down for your gold. 
The cripple here that you clothe and feed
 is neither starved nor cold;
 he does not ask for your company,
 not at the centre, the centre of the world.

When I am on a pedestal,
 you did not raise me there.
 Your laws do not compel me 
to kneel grotesque and bare.
 I myself am the pedestal 
for this ugly hump at which you stare.

You who wish to conquer pain,
 you must learn what makes me kind; 
the crumbs of love that you offer me,
 they’re the crumbs I’ve left behind.
 Your pain is no credential here, 
it’s just the shadow, shadow of my wound.

I have begun to long for you, 
I who have no greed;
 I have begun to ask for you, 
I who have no need.
 You say you’ve gone away from me,
 but I can feel you when you breathe.

Do not dress in those rags for me,
 I know you are not poor;
 you don’t love me quite so fiercely now
 when you know that you are not sure. 
It is your turn, beloved,
 it is your flesh that I wear. »

Pour moi, c’est finalement un chant très nietzschéen. Je n’ai pas vraiment lu Nietzsche, à vrai dire, mais il y a longtemps, j’avais quand même commencé Ainsi parlait Zarathoustra, et la chanson fait écho à ce que j’en ai retenu. Je l’imagine un peu comme un conte, ou plutôt une parabole. Un personnage masculin, un solitaire, peut-être rejeté par la foule, peut-être parti de lui-même, descend de sa Montagne d’Or pour faire part au monde de son savoir : la nature de ce savoir n’est pas donnée dans la chanson, mais il est bien question d’avoir conquis la douleur, la douleur de savoir que Dieu est mort, que la femme est infidèle, que l’homme est nécessairement seul… Mais dans sa solitude, le sage a ouvert les yeux, et si son savoir, sa lucidité sur la médiocrité de la condition humaine l’isole encore plus de la foule aveugle et avide, il est fondamentalement libre, parce qu’il sait. Il fait de ses épreuves une force, de sa douleur une armure d’orgueil. La foule le méprise, le traite de fou, le voit comme un monstre : c’est peut-être sans grande conviction et même avec dédain qu’il leur transmet son message. Libre, détaché des besoins matériels, il n’a besoin de personne, et il se place de lui-même au-dessus des lois, et surtout des conventions. C’est un prophète amer, désabusé, mais animé par la violence de la certitude. Il finit par recruter quelques disciples et tente en vain de leur transmettre son savoir, mais, dans son orgueil, il reste convaincu que son expérience de la douleur est la seule valable. Puis il rencontre une femme, qu’il méprise, naturellement, parce que la femme-chat aux pattes de velours enchaîne l’homme-aigle à la terre et l’empêche de s’élever dans les airs (ça, je l’ai retenu de Bachelard, « Nietzsche et le psychisme ascensionnel », dans L’air et les songes – là encore, ce sont surtout des impressions) : comme le philosophe, le chanteur est ici profondément misogyne – ils ont sans doute de bonnes raisons. Mais cette femme aime le prophète/philosophe/poète, et l’admire. Son message la touche ; et puis la femme est loin d’être bête et l’homme finit par s’attacher à elle. Plus la chanson avance, plus c’est obscur, et plus j’extrapole : ce que je comprends, non, ce que j’imagine, c’est que cette affection qu’il éprouve, ce besoin qu’il ressent le diminuent à ses propres yeux. Puisqu’il n’est plus solitaire, il n’est plus libre… Par ailleurs, je ne suis pas misogyne, moi, et je pense que la femme est bien capable de « conquérir la douleur », d’entrer dans l’avalanche. Le dernier paragraphe est donc à la fois un moment de colère, une tentative de rejet, et un mouvement de transmission : je t’aime, donc je ne suis plus seul ; je t’aime, donc tu dois t’en aller. Mais si je te chasse, cette nouvelle douleur, cette solitude fait de toi le nouveau prophète…

Bien sûr le personnage ainsi décrit est entièrement fictif, imaginé même : je ne cherche pas à savoir si Leonard Cohen a vraiment tenu à endosser ce rôle de prophète, je ne fais que projeter cette figure sur son poème. Et si je trouve que cet amalgame a une certaine cohérence, je n’essaie pas non plus d’imposer mon interprétation, et encore moins de me poser en apôtre de la solitude, de la lucidité, et de l’amertume… Mais la fonction de la poésie n’est-elle pas d’exacerber nos aspirations pour nous permettre de les vivre un peu ? Par ailleurs, s’il est impossible de gravir la Montagne d’Or, l’avalanche, elle, est selon moi bien réelle.

L’avalanche, c’est le déferlement de la découverte, quelle qu’elle soit, mais pour moi il s’agit de prendre soudain conscience que les doutes, les questionnements et la douleur ne sont pas qu’une épreuve à traverser pour accéder à un état de vie meilleure, sur terre ou dans un au-delà, mais qu’ils sont tout ce que nous avons, qu’ils font la chance d’être humain ; qu’il n’y a plus de beauté, plus de joie possibles si on n’accepte pas de se laisser ensevelir par cette vérité. Personnellement, je parlerais plutôt d’entrer dans l’abîme pour y trouver Babylone, mais je crois que c’est à chacun de trouver le nom qui lui convient pour cette révélation. Philip Pullman appelle cela la matière sombre, His Dark Material, terme qu’il emprunte d’ailleurs à John Milton dans le Paradis Perdu : la matière sombre, c’est ce dont est fait l’enfer, ce sont les Anges déchus eux-mêmes, le péché originel. C’est le moment précis où le fruit défendu est entamé et où l’homme devient soudain mortel, mais aussi libre de juger et de faire ses propres choix. L’instant où tout bascule, où le voile se déchire, où l’Eden est perdu à jamais, mais où les yeux de l’homme s’ouvrent en grand sur l’infini des possibilités qui s’offrent désormais à lui. C’est le moment où l’homme devient sapiens sapiens, il y a 35 000 ans (ou 50 000 ?) ; c’est aussi le moment où l’enfant entre dans l’adolescence. C’est la plus belle chose qui nous soit jamais arrivée.

Toutes ces réflexions sont le fruit d’un travail sur moi-même, un processus qui a commencé il y a… oh non ! Il y a dix ans, déjà ! et qui dure encore. J’ignore si ça peut avoir un intérêt quelconque pour autrui, et j’espère ne pas vous avoir ennuyé.

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7 commentaires leave one →
  1. Lien Rag permalink*
    8 septembre 2009 12:34

    Jean-louis Murat en a fait une reprise en français qui semble considérée comme une très bonne reprise par les fans (de Cohen). Ça peut ouvrir des horizons.
    La chanson parle clairement d’un sentiment d’attraction/répulsion de l’auteur vers une femme. D’ailleurs la chanson est tirée de l’album « Songs of Love and Hate ». Après, essayer de comprendre chaque bout de parole peut être une tâche ardue…

  2. Syracuse Cat permalink
    8 septembre 2009 14:25

    J’adore la version de Jean-Louis Murat, elle est vraiment très très bien. D’ailleurs, il me semble que je connaissais cette version d’abord, et que j’ai découvert l’original ensuite…

  3. uber permalink
    19 octobre 2009 09:30

    Syracuse cat

    Dans ta quête, une piste peut-être intéressante pour toi : « lettres à Poisson d’or » de Joe Bousquet (ed Gallimard). Mais peut-être connais-tu déjà ce texte.
    Merci pour ton texte, il vaut le détour et a l’accent de la sincérité il va donc plus loin que le simple commentaire.

    Comment taire ?

    Sur la mysogynie du personnage : je n’en suis pas convaincu : il me semble aller au-delà… comme dit Nietzsche là où les critères ne sont que des habits pour masquer notre peur.
    Réponds moi sur Bousquet Merci.

    • Syracuse Cat permalink
      26 octobre 2009 14:14

      Non, je ne connais pas Bousquet, je vais aller voir ça, et je te réponds !

      • Syracuse Cat permalink
        29 octobre 2009 13:04

        Ok, Uber, désolée pour le retard, j’espère que tu n’as pas renoncé… Je n’ai pas trouvé Lettres à Poisson d’Or, mais d’après ce que j’ai pu glâner ici et là, c’est prometteur : merci pour la référence !

        Sur la mysogynie, je suis assez d’accord : je projette, c’est évident, mais c’est pas très grave puisque je m’en rends compte. Enfin, je crois !

  4. uber permalink
    21 mai 2010 22:33

    Il y a dans la dernière lettre à Poisson d’Or ceci :

    « Et c’est alors qu’il a compris que sa fatigue venait de l’anéantissement de son être et qu’il allait bientôt n’être qu’un souvenir dans le monde qui serait la solitude de l’étoile… Et cet homme a accepté. De grandes ailes se sont étendues et c’était l’étoile qui prenait son vol pour aller sur la plus haute cime où un homme les attendait et cet homme c’était lui-même. »

    Il me semble qu’il y a des liens à faire entre Avalanche/Master song/ Stranger song

    Bon vent !

    • 22 mai 2010 11:15

      Merci pour cette très belle citation, Uber.
      Les liens que tu proposes sont certes intéressants, mais je pense que d’une manière plus large, il y a des liens à faire entre toutes les chansons de Cohen.

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