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Le principe d’indifférence

18 août 2009

Sur une note moins culturelle et moins guillerette, il me tenait à coeur de relater un incident vécu aujourd’hui dans un bus parisien. Rien de tragique, je rassure le lectorat sensible, rien de particulièrement bizarre ou baroque. Un incident très quotidien. Hélàs.

***

Fin d’après-midi dans un quartier plutôt chic de la capitale. On est à côté de la Mairie du XVIIIeme, l’endroit en soi n’est pas mirifiquement bien famé, mais il est relié d’un certain nombre de manières au beau Montmartre, le haut de la butte, le quartier des bobos branchés et des touristes (qui se souvient, à part Beigbeder de sinistre production, que ce fut il n’y a pas si longtemps le quartier des putes, des traves, et des dernières braises de la révolte post 80’s ?). Il fait chaud, lourd, le temps est pénible à supporter, c’est une heure d’affluence. Je n’ai aucune envie de rentrer à pied, je grimpe vaillamment dans le Montmartrobus, un petit bus à flanc de colline qui transporte en général quelques japonais et quelques vieilles dames propres sur elles – et aujourd’hui ma flemme et moi.
Sitôt dans le bus, je sens une odeur vraiment déplaisante. J’essaie d’identifier l’origine, à ma gauche une femme d’une trentaine d’années en marcel et jean se tient les narines, plus loin deux cailleras upper class font de même. Au milieu du bus, avec son caddie coincé dans un coin, une vieille femme, plus de 60 ans, pas encore 70, qui fait mine d’ignorer les grimaces des voyageurs. Elle n’est pas habillée particulièrement salement, même si elle est loin d’avoir l’air chic, mais elle est manifestement la source du désagrément.
Les gens grimpent dans le bus, font la moue, un homme redescend. Et le chauffeur est pris d’une brillante initiative : il se retourne vers la vieille dame et lui demande de quitter le bus.
« Mais pourquoi ? Je suis pressée moi… essaie-t-elle de protester.
– Moi aussi Madame, c’est les autres voyageurs ou vous, je suis pressé aussi, je partirai pas tant que vous serez pas descendue.
– Mais vous avez une raison au moins ? ».
Le chauffeur avale vaillamment sa salive. Ce n’est pas politiquement correct ce qu’il fait alors il marche sur des oeufs.
« Oui bah allez au dépôt là ils vous le diront, ils savent pourquoi ».
Autant pour la responsabilité. « Mais je… » elle essaie de sauver ce qui lui reste de dignité en feignant d’ignorer les raisons de sa mise au ban, mais elle sait bien que le combat est perdu d’avance. « Ce n’est pas la première fois que ça arrive en plus ! ». Le chauffeur enfonce le clou, comme pour bien se persuader qu’il est dans le vrai, les voyageurs soulagés attendent la fin de la lutte et la ponctuent d’un mouvement de tête approbateur.
La femme rend les armes. « Je ne peux pas faire autrement… » finit-elle par dire en poussant son caddie vers la sortie du bus. « Vous êtes pas sympa quand même ». Elle descend le sac en le tenant à grand peine, il a l’air lourd. Je n’en peux plus de la scène, j’éructe, sans doute sans y mettre assez de conviction « Bah laissez la faire ses quelques arrêts quoi, c’est pas si terrible ! » et tout à coup les regards se braquent sur moi, me dévisagent, et je me sens sale, bien plus puante que la femme, un vrai petit tas de boue dans le coin du bus. La femme me regarde d’un air vide, pas reconnaissant, ni fâché, juste absent de la scène, sa main fripée s’appuie en tremblant sur l’arceau du caddie, et elle finit par descendre, en murmurant encore « Je ne peux pas faire autrement ».
Ca y est, la victoire est acquise, le chauffeur referme la porte au nez de la femme qui peine à essayer de remettre son caddie trop lourd sur le trottoir, et les voyageurs soulagés ôtent leur index et leur pouce recourbés de leur nez, non sans un « rah ça pue encore », « bah ouais elle est restée longtemps… ». Et le chauffeur en riant « Ah ok, non je pensais que y’en avait un autre qui s’était caché… ».

Un autre quoi ? Un autre morceau de non-humanité, un tas de chair sans nom, sans individualité, marqué par son odeur au fer blanc ? Un autre objet perdu dans la ville, dont on se débarrasse en le jetant par la porte arrière du bus ? Un autre être humain à qui, par son âge, on aurait dû céder la place réservée du bus, s’il était comme les autres ?

***

Bien évidemment, est choquant le dégoût de tous ces gens éloignés de la misère, et qui comme d’habitude semblent penser qu’elle est contagieuse, que son odeur colle à la peau de tous ceux qu’elle approche et les marque à vie, en fait des inhumains, des zombies. Est choquante l’attitude du chauffeur qui fout dehors une femme âgée en pleine canicule comme on trancherait un débat fenêtre ouverte/fenêtre fermée. Même moi, je suis choquante, à n’avoir murmuré en tout et pour tout qu’une protestation de bonne conscience, sans même avoir le réflexe d’aider la femme à descendre son caddie du bus.

Mais plus encore, je m’interroge sur comment on peut laisser dans un tel état d’abandon un être humain vieillissant, dont les forces décroissent, qui va au fur et à mesure avoir de plus en plus de mal à prendre soin de choses simples, comme son hygiène, ses démarches administratives, bien se nourrir, etc. Certaines familles sont ingrates, et d’autres ne sont simplement pas, mais dans un état d’administration où il existe des aides pour tout et pour n’importe quoi, comment se fait-il que les démarches pour les personnes âgées soient si pénibles, si complexes, si mal encadrées ?
Comment se fait-il qu’il n’existe aucune structure fiable et décente pour l’accueil des seniors démunis, ou que celles qui existent périclitent par manque de personnel ou de subventions ? Comment, alors qu’on peut avoir de quoi vivre décemment même sans retraite, même sans pensions, peut-on laisser tant de gens à la rue, sans les accompagner dans la paperasse qui réglemente l’ensemble de la survie dans les états modernes ?

Je ne crois pas que l’égalité des richesses soit même une possibilité lointaine, ni qu’on puisse fournir du bonheur en caddies à un pays tout entier – assez de dictateurs ont commencé par là et l’on sait comment ils ont fini. Mais dans un état comme la France qui est tout de même assez loin de l’ultra-libéralisme, comment se fait-il que l’état-providence laisse de côté les personnes qui en ont le plus besoin, celles dont l’autonomie baisse chaque jour et à qui il ne reste souvent dans la vie aucune perspective ? Sans vouloir faire de sentimentalisme de mauvais aloi, quand on ne peut plus penser à autre chose qu’à survivre jusqu’à ne plus y survivre, le minimum je crois est de pouvoir croire qu’on n’y perdra pas sa dignité.

***

Je n’ai aucune réponse, aucune solution. Je fais partie de ceux qui sont émus et écrivent, alors que d’autres sont insurgés et font. Le problème vient d’ailleurs sans doute de ce que la première catégorie soit aussi peuplée alors que la seconde est si rare.
Mais dans un geste peut-être expiatoire, il m’a semblé nécessaire de dire quelques mots de cette inconnue, qu’elle ne lira jamais, et qui ne feraient pour elle aucune différence. Simplement, pour prendre le contre-pied de tous les voyageurs de ce bus ce soir, dont le voeu le plus cher était de pouvoir demeurer indifférents, de pouvoir évacuer du champ de vision, de pouvoir oublier, j’ai voulu remarquer, relever et dire. Probablement avec l’espoir de redonner à cette femme par là, un peu de respect.

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2 commentaires leave one →
  1. platypus4 permalink
    19 août 2009 21:34

    Il existe une théorie selon laquelle dans notre pays les clochards servent de symbole pour inciter la population à être bien sérieuse, à respecter les codes pour éviter d’être marginalisé. En gros « travaille bien à l’école, respecte bien ton chef au travail » etc. Il est vrai aussi que l’on glisse très facilement dans la misère une fois que la chute est engagée. 2 problèmes se posent ensuite : 1) il y a des gens qui ne veulent pas se faire aider (une toute petite minorité). 2) Si l’Etat engage des démarches importantes, la plèbe se plaint qu’on aide des bons à rien et pas les gens qui travaillent pour de bon (Et avec le retour en force du « travail famille patrie » du nain là, ça exacerbe ce sentiment). Encore une fois, le clochard est un repoussoir. Robert Badinter avait une fois soulevé le problème concernant les détenus : on ne peut pas améliorer leur condition carcérale, car on ferait pour eux quelque chose qu’on ne fait pas pour les gens libres, et cela créerait un lourd sentiment d’injustice.
    Quand on passe dans les rues de Paris, on croise des dizaines de clodos qui nous demandent de l’argent. A combien répondons-nous ? Faut-il les aider, pour qu’ils aillent acheter un litron de rouge? Quand un clodo alcoolique nous apostrophe, peut-on avoir autre chose qu’un mouvement de recul ? C’est une vraie question : comment parvenir à offrir le respect à ces gens là? Dans la situation que tu décris Vuuv, on arrive à le voir. Mais quand on les croise dans les rues, délirant et tenant des propos obscènes, que reste-t-il à faire? Cette situation dépasse la capacité d’action du simple quidam. Mais si l’Etat s’en mêle, le quidam se plaint qu’on s’occupe d’eux et pas de lui. Alors le clochard reste hélas le symbole du gouffre dans lequel il ne faut pas tomber.

  2. iwayado permalink
    26 août 2009 13:11

    Oui, d’ailleurs ce que dit Badinter est encore d’actualité, je l’ai entendu en discutant avec des amis: pourquoi améliorer les conditions carcérales alors qu’on a peu d’argent à dépenser et que ça devrait aller d’abord au « bons citoyens ».

    le pire est que la position inverse est très difficile à défendre (sauf pour la détention provisoire, merci Outreau, une fois n’est pas coutume). La détresse des gens n’émeut plus, dès qu’on considère qu’ils sont responsables de leurs propre déchéance…

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